LE PROCES DE JEROME BOLSEC : LA REPRESSION DES CONTRADICTEURS
LE PROCES DE JEROME BOLSEC : LA REPRESSION DES CONTRADICTEURS
Extraits du « Procès de Jérôme Bolsec, publié d’après les documents originaux », par Henri Fazy, archiviste du canton de Genève. FAZY Henri, Mémoires de l’Institut national genevois, X (1864-1865).divers extraits des p.3 à 57
L’histoire ne fournit que peu de détails sur les faits et gestes de Jérôme Bolsec avant son arrivée à Genève. MM. Haag[1] nous apprennent qu’il appartenait à l’ordre des Carmes. Un sermon un peu libre qu’il avait prêché dans l’église de Saint-Barthélémy, à Paris, lui attira des ennemis qui le forcèrent à quitter la France. Telles sont, d’après MM. Haag, les circonstances dans lesquelles Jérôme Bolsec se convertit à la Réforme. Il se réfugia en Italie, à Ferrare, auprès de cette pieuse Renée de France qui seule osait offrir un asile aux protestants persécutés. Il ne tarda pas à se marier et il se mit à pratiquer la médecine ; au bout de quelque temps, il quitta l’Italie, on ne sait trop pourquoi. Si l’on en croit Théodore de Bèze, qui lui voulait, il est vrai, peu de bien, il s’était conduit de manière à se faire chasser de la ville qui lui avait donné l’hospitalité. L’assertion de Théodore de Bèze, dénuée de toute preuve, nous paraît devoir être rangée au nombre de ces calomnies dont les écrivains du 16ème siècle n’étaient que trop prodigues envers leurs adversaires. Quoi qu’il en soit, Bolsec quitta l’Italie en 1551 et vint s’établir à Genève. Dans cette ville, comme à Ferrare, pour subvenir à ses besoins, il pratiqua la médecine. Dans la première séance où son nom paraît au Registre des Conseils, il est désigné sous le titre de « Le Médecin » ; le secrétaire d’Etat ignorait peut-être son nom et ne le connaissait que par sa réputation médicale. Nous savons, d’ailleurs, que son habileté lui valut la reconnaissance du célèbre Jacques de Bourgogne, seigneur de Falais, qui habitait alors à Veigy, en Chablais. L’exercice de sa profession n’empêcha pas Bolsec de se livrer à des travaux théologiques. Des recherches approfondies le conduisirent en peu de temps à se former un corps de doctrine qui, sur des points essentiels, différait de celui de Calvin. Il ne garda pas ses opinions pour lui, il conçut même le projet de les exposer publiquement à Genève. C’était mal choisir et le temps et le lieu.
Dans le protestantisme calviniste il y a, comme on l’a remarqué, un principe, le libre examen, et une doctrine, la prédestination. Il est difficile, pour ne pas dire impossible, qu’ils subsistent à côté l’un de l’autre. Le dogme de la prédestination s’évanouit à la lumière de la raison ; l’examen qui émancipe l’âme humaine n’est pas conciliable avec la doctrine humiliante qui refuse à l’homme le libre arbitre. De là une double tendance, au point de vue religieux et politique, une tendance libérale et une tendance théocratique. Calvin avait à choisir entre elles ; il choisit la seconde, et ce fut par la persécution qu’il la fit triompher à Genève. Le parti national des Libertins embrassa avec enthousiasme la cause de la libre pensée, mais il succomba en 1555 devant la volonté inflexible du Réformateur, appuyé par les réfugiés. Au moment où Bolsec s’établit à Genève, la lutte était engagée depuis longtemps, elle se poursuivait avec acharnement des deux côtés. Calvin ne souffrait pas d’opposition, et la majorité du Conseil lui prêtait son concours dévoué pour la plupart des faits qui exigeaient l’intervention du pouvoir civil.
Bolsec ne fut pas la première victime de l’intolérance de Calvin ; avant son arrivée à Genève, un savant distingué, Sébastien Chatillon, s’était déjà vu forcer de quitter la ville pour ne pas s’être humblement courbé devant la dogmatique de Calvin. L’infortuné Jacques Gruet avait payé de sa tête ses opinions philosophiques. Quant à Bolsec, les premiers symptômes de son hétérodoxie remontent au mois de mars 1551 ;à cette date, la Vénérable Compagnie, informée de ses opinions, manda, « Maître Hierome Bolsec ; il lui fut remontré vivement ses propos égarés d’après les Saintes Ecritures. »[2] Pendant les six mois qui suivirent, Bolsec paraît s’être abstenu de toute manifestation extérieure des opinions condamnées par la Compagnie. Peut-être se préparait-il par la méditation à de nouvelles luttes.
Le 16 octobre il se rendit à la Congrégation de l’Auditoire. Saint-André, originaire des Pays-Bas, devenu pasteur de Jussy, proposa, selon la coutume, un passage sur lequel devait porter la discussion ; c’était Saint Jean, ch. VIII, V. 47 : « Celui qui est enfant de Dieu écoute les paroles de Dieu. » Farel prit le premier le parole et exposa que Dieu fait de toute éternité le choix de ses élus et que les actions des hommes ne sont pour rien dans ses jugements. Bolsec saisit avec empressement l’occasion qui lui était offerte de réfuter la théorie favorite des calvinistes ; il le fit avec vivacité :
« Il est absurde et faux, dit-il, de prétendre qu’il y ait une autre élection que celle qui est déterminée par la présence ou l’absence de la foi chez un homme ; et ceux qui placent en Dieu une volonté éternelle par laquelle il ordonne les uns à la vie, les autres à la mort, en font un tyran semblable au Jupiter des anciens dont la loi était : ainsi je veux, ainsi je pense, ma volonté est ma seule raison d’agir. Doctrine hérétique et scandaleuse au-delà de toute expression ! Pour la soutenir, on fait de fausse traductions de la Bible. Ainsi, quand Saint-Paul dit de Pharaon que Dieu l’a suscité pour montrer en lui sa vertu, l’on ajoute sans aucun droit le mot éternellement. Du reste, concluait Bolsec, cette doctrine n’est point de Saint-Augustin, mais elle a été inventée de nos jours par Laurent Valla, et je le prouverai dès qu’on le voudra. »
Calvin n’assistait pas au commencement de la discussion ; arrivé un peu tard, il entendit seulement le discours de Bolsec, et, se levant aussitôt après, il prit la parole pour le réfuter. (…) le témoignage de Théodore de Bèze et celui du secrétaire de la Compagnie ne sont pas absolument identiques. D’après le Registre, le langage de Calvin fut empreint de la plus grande modération ; suivant Théodore de Bèze, dont le témoignage n’est pas à dédaigner en pareille matière, le réformateur mit au service de sa cause la véhémence et la passion qui caractérisait son éloquence. Le récit de Bèze paraît le plus vraisemblable. En effet, si le langage de Calvin avait été aussi calme et aussi édifiant que le rapporte le Registre de la Compagnie, l’autorité civile ne fut probablement pas intervenue dans le conflit.
De nos jours, une discussion entre deux théologiens, tels que Bolsec et Calvin, n’aurait eu d’autre résultat que de diviser les auditeurs en deux camps et de provoquer de nouveaux débats contradictoires.
Au 16ème siècle, on n’entendait pas ainsi la discussion théologique. A l’issue du service, l’un des auditeurs du lieutenant de police, Jean de la Maison Neuve, « voyant le scandale que ledit maître Hiérôme avait fait en l’église, et les blasphèmes qu’il avait prononcés contre Dieu, le conduisit à l’Evêché et lui fit commencer son procès, comme à de tels gens on a coutume de faire. Les pasteurs, tant de la ville que des champs s’assemblèrent après le dîner pour conférer sur cette affaire, et furent d’avis qu’on devait recueillir en un sommaire les principaux points que ledit maître Hiérôme avaient proposés. D’avantage qu’on devait présenter à Messeigneurs ces articles pour interroger ledit Bolsec touchant la matière d’élection et de réprobation. »
(…) L’état politique et religieux de Genève devait donner à l’arrêt du Conseil une gravité exceptionnelle. Si Bolsec était acquitté, Calvin, les ministres, le parti réfugié tout entier s’insurgeait ; Calvin se retirerait peut-être. S’il était condamné à une peine afflictive, le parti des Libertins, avec lequel on comptait encore, se soulevait pour défendre le principe de la tolérance et le droit de la libre discussion. Une condamnation sévère risquait aussi de compromettre l’alliance bernoise qui, depuis longtemps, ne tenait qu’à un fil. Le Conseil se tira d’embarras par un moyen terme qui ne satisfit aucun des partis.
Nds[3] : Jérôme Bolsec fut finalement condamné à être banni perpétuellement publiquement à son de trompe à la mode accoutumée sur peine du fouet.
Ainsi qu’on l’a vu, l’arrêt du Conseil ne pouvait satisfaire aucun des partis en présence. Les Libertins, forts de l’appui des Bernois, auraient voulu que l’accusé fût simplement acquitté et par conséquent réhabilité. Calvin et le parti réfugié tenaient à ce que Bolsec fût puni sévèrement ; le bannissement n’était pas à leurs yeux, un châtiment suffisant.
Calvin alla-t-il, dans cette occasion, jusqu’à demander le bûcher pour Bolsec, comme il le fit plus tard pour Servet, c’est là une question fort délicate qu’il convient de traiter avec réserve. Comme le prouvent ses dernières réponses, Bolsec avait la conviction que Calvin voulait sa mort. (…) L’insistance impitoyable dont Calvin fit preuve dans toute la procédure, indique suffisamment qu’il tenait à une punition exemplaire de l’accusé. Il y a plus. M. Jules Bonnet a publié[4] une lettre du Réformateur à Mme de Cany dans les premiers mois de l’an 1552. Dans cette lettre, il est question d’un personnage que Calvin ne nomme pas, mais contre lequel il exhale toute son indignation. « Jamais, dit-il, je ne l’eusse cuyde un monstre si exécrable en toute impiété et mespris de Dieu, comme il s’est icy déclairé. Et vous asseure, Madame, s’il ne fust si tost eschappé, que, pour m’acquitter de mon debvoir il n’eust pas tenu à moy qu’il ne fust passé par le feu. » Quel est le personnage auquel se rapportent ces paroles, telle est la question que se pose M. Bonnet. (…) je ne me permettrai pas de trancher une question aussi grave que celle dont il s’agit. Il me parait seulement probable que la lettre à Mme de Cany, écrite quelques mois à peine après la condamnation de Bolsec, s’applique bien en réalité au médecin-théologien.
Si on le compare avec le jugement prononcé contre Servet, l’arrêt du Conseil n’est certes pas entaché d’une sévérité exagérée ; il n’en fut pas moins accueilli avec murmure par une fraction notable de la population. Si on en juge par divers extraits des Registres du Consistoire et des Conseils, on est tenté de croire que l’opinion publique se prononça même avec énergie contre la condamnation imposée au Conseil par le clergé. (…)
Le Registre des Conseils fournit aussi la preuve de l’acharnement avec lequel les ministres se décidèrent à poursuivre les adhérents de Bolsec. (…) Il est triste de constater que le Conseil, qui avait fait preuve de quelque modération dans la procédure de Bolsec, prêta l’oreille à ces délations qui résultaient de manœuvres inquisitoriales. (…)
NoteduSite : une femme ayant parlé favorablement de Bolsec, après son procès, fut bannie de Genève, avec son mari. (la femme Odru, p.56 non citée de ce texte)
Jacques Godard ou Goudard, qui est mentionné dans le Registre du Consistoire comme ayant soutenu Bolsec, fut aussi l’objet d’une poursuite. Le Registre des Conseils contient sur lui, à la date du 4 janvier 1552, le passage suivant :
Estant faicte lecture des informations contre Jaques Goudard des BLASFEMES contre M. Calvin et substenemans de hieronime bolsec condamné – Arreste que a demain ledict Goudard soit ceans demande et luy soy faict remonstrances de jamais nen parler sus poyne destre chastie.
Ainsi, d’après cet extrait, celui qui parlait contre Calvin devait être tenu pour blasphémateur ; on ne saurait vraiment attribuer ce terme de blasphème qu’à un lapsus calami du secrétaire d’Etat ; mais ce fait donne la mesure des égards dont on entourait la personne du réformateur.
Les idées de Bolsec avaient, comme on peut en juger par ces divers extraits, pénétré jusque dans les masses. On rencontrait ses adhérents dans toutes les classes de la société. Ce fait prouve une fois de plus que les persécutions dogmatiques et religieuses n’ont jamais raison de la vérité et de la liberté ; la persécution n’a jamais atteint les idées, elle n’a jamais tué que ceux qui les professent et a toujours laissé intacts les droits de la pensée. La condamnation de Bolsec, bien loin de nuire à sa doctrine, attira sur lui les regards de la foule et popularisa ses idées.
En étudiant les procédures de Servet et de Bolsec, on est frappé de tristesse en pensant que les libertés dont on jouit si paisiblement aujourd’hui ont coûté tant de sang et tant de sacrifices aux générations passées ; le bûcher de Servet, l’échafaud de Gruet, celui de Berthelier et des autres Libertins, la proscription de tous les libres penseurs, sont sans contredit les plus tristes pages de notre histoire, mais tout au moins ces autodafés fortifièrent les caractères ; ils forcèrent le peuple tout entier à examiner de près ces redoutables questions qui faisaient chaque jour l’objet de condamnations nouvelles. Genève fut alors une arène spirituelle où chacun défendait, en quelque sorte à la pointe de son épée, ses convictions, son drapeau. Si notre petite république, isolée au milieu d’états puissants, a été pendant trois siècles une nationalité, elle le doit en tout premier lieu à cette lutte souvent grandiose entre la philosophie et la théologie, entre le principe aristocratique et les idées démocratiques.