La vie quotidienne à Genève au temps de Calvin, LES REJOUISSANCES

La vie quotidienne à Genève au temps de Calvin , René Guerdan, Hachette, 1973, extrait des pp.143 à 176

CHAPITRE VI : LES RÉJOUISSANCES
 
 
La vie quotidienne à Genève au temps de Calvin , René Guerdan, Hachette, 1973, p.143 à 176
 
 
CHAPITRE VI : LES RÉJOUISSANCES
 
Logiquement, ce chapitre devrait être des plus courts, car nous n'étonnerons personne en disant qu'à Genève, au temps de Calvin, les réjouissances, au sens où nous l'entendons, étaient rares. En réalité, il sera long, car d'une part les plaisirs n'étaient rares que pour avoir été défendus — et la liste des interdictions et des peines couvrira bien des pages —, et de l'autre les réjouissances ne se limitaient pas alors aux seuls plaisirs.
 
Avec la Réforme commence l'austérité. La religion se fait sévère. Jadis le fidèle trouvait à ravir ses sens. Les grandes fêtes qui honoraient Dieu enchantaient aussi l'œil. A assister à la parade des croix processionnelles et des prêtres en brocart, la foule ressentait une émotion qui ne différait guère de celle que lui procurent de nos jours les grands défilés militaires.
Plus rien de tel désormais! La Réforme a supprimé les cortèges. Elle a même, à Genève, sup­primé les fêtes : seul le dimanche est aujourd'hui chômé, et qui objecte est poursuivi pour supersti­tion. Le croirait-on? Célébrer Noël est devenu, au temps de Calvin, un délit. Il mène en prison. Diverses personnes, dont les pauvres de l'Hôpital général, avaient, le 25 décembre 1555, « fait la fête de Noël » : les pauvres sont privés de secours pen­dant un mois, les autres envoyés pour vingt-quatre heures dans la geôle de l'Évêché. Une année, si ce n'avait été pour Berne qu'on craignit de scanda­liser, on aurait même, ce jour-là, exécuté un condamné.
 
Avec les parades religieuses ont disparu les parades profanes, du moins celles qui accompa­gnaient l' « entrée » d'un grand personnage. Elles étaient fréquentes jadis, et provoquaient la liesse. L'une était encore présente à l'esprit de tous. Elle avait de peu précédé la Réforme. Elle avait été la plus brillante. Plus d'un en parlait encore comme du bon temps. C'était en 1523. La duchesse de Savoie, Béatrix de Portugal, était venue à Genève faire ses couches. Des notables l'avaient reçue sur la plaine de Plainpalais; leurs habits, savamment tail­ladés, reproduisaient en s'assemblant les mots de sa devise. Trois cents dames de la société, montées en amazones, avaient, on se le rappelle, défilé devant elle, le dard au poing et vêtues à ses couleurs. Puis, au moment où elle entra dans la cité, une jeune fille personnifiant la Renommée, du haut d'une porte d'enceinte, lui souhaita la bienvenue; et la Vierge Marie en fit de même, dont la statue près du pont du Rhône avait été ornée d'une robe de velours cramoisie, empruntée à une dame de la ville. Le long des Rues-Basses, des arcs de triomphe s'élevaient, au sommet desquels, devant le cortège un instant arrêté, d'aimables jouvencelles, portant les écussons des précédentes duchesses de Savoie, récitèrent un compliment à leur louange. A un cer­tain moment, un magistrat s'avança qui, costumé en Apollon, et suivi de neuf jeunes filles figurant les Muses, prédit à la duchesse la naissance d'un fils — devançant de peu l'heureux événement qui se produisit au couvent franciscain de Rive, où la visiteuse était descendue.
Mais, surtout, on avait donné une représenta­tion théâtrale : un mystère, montrant comment l'empereur Constantin et sainte Hélène, sa mère, avaient pu, à l'aide d'un Juif, retrouver les trois croix du Golgotha, et, grâce à un mort ressuscité à son contact, identifier celle du Christ. Chacun des six actes s'était joué sur un échafaud différent, depuis le bas du Bourg-de-Four jusqu'à la Maison de Ville, devant laquelle, à l'issue de la pièce, spec­tateurs et acteurs burent à une fontaine d'où cou­lait, comme nous l'avons dit, du vin aromatisé. Et si la duchesse avait été ravie, la population l'avait été plus encore, qui ne se lassait jamais de ces entrées » colorées.
Certes, on ne pouvait reprocher à Calvin l'iso­lement où la Réforme avait réduit Genève, mais comment croire qu'à la venue d'un grand de ce monde, on aurait encore vu des magistrats se dégui­ser en dieux de la mythologie, et des donzelles se jucher, enrubannées, au sommet d'arcs fleuris? De toute façon, il n'y aurait plus eu de représentation théâtrale!
Car le divertissement qui, à Genève comme ailleurs, n'avait cessé de passionner les foules médiévales est maintenant défendu. Défendues sont non seulement les farces et les soties qui, sous des dehors plaisants, stigmatisent les mœurs, mais aussi les mystères et les moralités, dont pourtant le but est d'édifier! Il y a eu ici, il est vrai, une affaire fâcheuse qui a fait grand bruit.
Le 24 mai 1546, plusieurs citoyens ont demandé au Conseil le droit de jouer un mystère intitulé Les Actes des Apôtres. Quinze jours aupa­ravant, ils avaient connu, dans une moralité, un véritable triomphe et, encouragés, désiraient renouer avec le succès. Le Conseil arrête que « ladite ystoyre » soit communiquée à M. Calvin. M. Calvin la trouve « bien saincte et sellon Dieu », mais recommande qu'on ne la joue pas. Certains pasteurs, dit-il, en éprouveraient du déplaisir. Le Conseil juge la raison insuffisante, et passe outre. Il accorde même aux acteurs une subvention de trente écus soleil. Alors l'un des ministres, Michel Cop, monte en chaire. Dans un violent sermon, il dénonce le théâtre sacré comme divertissement « idolâtre », et s'en prend aux actrices qui, « effrontées, débordées,sans honneur, n'ont d'autre but que de faire valoir leur corps... et exciter des désirs impurs ». Se jugeant diffamés, les acteurs — d'honorables citoyens —, à plus de cent envahissent le lendemain la salle du Conseil, et portent plainte. Calvin accourt de son côté à la tête de ses collègues. Et c'est dans la Maison de Ville un beau tumulte. Cop s'explique. Il n'en a pas personnellement aux actrices qu'il ne connaît pas, il trouve seule­ment scandaleux qu'ose s'exhiber sur scène un sexe tenu, par la décence, de se montrer « honteux et craintif ». Le tumulte grandit, et, au milieu de cris de mort, peu s'en faut qu'on n'en vienne aux mains. Le Conseil cependant fait preuve de fermeté, et maintient la représentation. Celle-ci a lieu le 4 juillet, à la porte de Rive. Elle se renouvelle le lendemain et les deux jours suivants. Pour ces quatre jours, l'impunité a été, selon l'usage, accor­dée aux débiteurs qui, sans craindre de se faire arrêter par leurs créanciers, ont pu assister au spec­tacle. Même le vieux conseiller Favre, qu'une accu­sation de libertinage avait contraint à s'enfuir, obtient des magistrats un sauf-conduit. La ville est dans la joie.
Les pasteurs cependant n'ont pas désarmé. Au cours de la semaine qui suit, ils font le siège du Conseil. Calvin n'est pas maintenant le moins insis­tant. Changeant, si l'on peut dire, leur ligne de tir, ils ne s'en prennent plus au théâtre lui-même, mais aux dépenses qu'il occasionne. Celles-ci pourraient être faites à meilleur usage! Comment par exemple ne pas préférer distribuer « aux povres » l'argent consacré à ce plaisir?
Et, à une époque où la situation extérieure reste tendue et les troubles intérieurs menaçants, le Conseil ne veut pas s'aliéner les ministres de Dieu. Il décide donc de suspendre jusqu'à nouvel ordre toute représentation théâtrale. Et c'est ainsi que, plus jamais du vivant de Calvin, si on excepte les quelques spectacles donnés par les écoliers à l'intérieur du Collège — souvent en latin —, Genève ne connaîtrait les joies de la scène.
 
Elle n'allait plus connaître non plus celles de la danse. Et pourtant elle ne s'en lassait pas jadis. Alors il n'était de fête publique qui ne se terminât par des bals en plein air. La foule s'assemblait aux principaux carrefours, et chacun, la main dans celle de sa chacune, s'agitait en mesure ou à contre­temps, au son de quelque musique improvisée. Quand l'animation battait son plein, l' « orchestre » attaquait un virolet, et aussitôt se formait une ronde échevelée à laquelle tous, danseurs comme specta­teurs, participaient en chantant. Jadis aussi, lors­que la saison s'y prêtait, les dames de la société, surtout si leur maison donnait sur une place ou une rue importante, venaient après le souper s'asseoir sur l'un de ces bancs de pierre qui constituaient à l'époque une dépendance des logis, et là, devant leur seuil, elles recevaient amis et connaissances. Quelques violons soudain surgissaient, et la danse commençait. N'importe quel passant y prenait part, qui fût distingué. Les propriétaires voisins offraient des rafraîchissements, et au petit matin, rompus mais ravis, les jeunes gens raccompagnaient les dames venues d'un autre quartier.
Tous ces plaisirs futiles ont été interdits. Les Genevois maintenant n'ont plus le droit de danser. Même pas en dehors de Genève. Même pas contraints, comme cela se produisait parfois, quand les bandes de réfugiés politiques qui, sous la protec­tion de Berne, couraient les routes autour du terri­toire de la République, s'amusaient à faire « pé­cher », au lieu de les molester, les Genevois et les Genevoises qu'ils rencontraient, surtout s'il s'agis­sait de partisans de Calvin. Leur obéir était tenu pour un délit et, de retour à Genève, plus d'une femme eut à payer de la prison le plaisir qu'elle avait pu éprouver à se faire ainsi violenter...
 
Avec la danse, la musique aussi s'en est allée, du moins celle qui, gaie, pimpante, provoque des démangeaisons dans les jambes. Là non plus, la vigilance du Conseil ne se relâche pas, et un certain Tabusset, qui « avait mené et touché de plusieurs instruments comme de la flûte traversière, du Taborin, de la flûte à neuf pertuis, du hautbois et de la musette », fut promptement prié, le 1.7 avril 1546, d'aller éveiller ailleurs l'envie de se trémousser et de se livrer à de « superflues insolences ». Dans la Genève de Calvin, seuls avaient le droit de s'élever les psaumes des fidèles et le chant des soldats.
 
Renouant avec une pratique de l'Antiquité, le XVIème siècle a, on le sait, pris de nombreuses lois somptuaires. Partout : en France, en Italie, même à Venise, de sévères édits poursuivent le faste. Il s'agit alors de lutter contre un fléau, aujourd'hui familier, mais à l'époque nouveau : l'inflation. En frappant l'industrie de luxe, on pense détourner sa main-d'œuvre vers les activités de grande consom­mation où l'afflux des travailleurs ne manquera pas de faire baisser les salaires et donc les prix. On espère aussi préserver la paix sociale en n'exci­tant pas l'envie des pauvres et en canalisant l'épar­gne vers des fins charitables.
Genève suivra l'exemple, mais six ans seule­ment avant la mort de Calvin, quand l'arrivée mas­sive des réfugiés et le renforcement du blocus savoyard auront provoqué une véritable flambée des prix. Alors il sera interdit aux femmes de mettre des « verdugales, des dorures sur tête, des coiffes d'or, des chaînes d'or et d'argent, des bro­deries sur manchon », alors ni les hommes ni les femmes ne pourront porter plus de deux bagues.
Doit-on cependant en conclure que jusqu'à ce moment chacun pouvait à Genève s'habiller comme il l'entendait? Nous surprendrions sans doute le lecteur en répondant par l'affirmative. Dès le début, au nom de la morale, la Réforme, Calvin sont partis en guerre contre les excès de la mode, s'estimant d'autant plus justifiés à sévir que la licence leur semblait s'être davantage installée ici. Vers l'année 1535, un vêtement est en effet apparu à Genève, qui fait fureur. Il est de diverses couleurs, tailladé et à « fenêtres», c'est-à-dire à crevés. Il est venu de Berne dont les soldats, depuis la guerre pour l'indépendance, sont accueillis en libérateurs. Les jeunes gens notamment en raffo­lent qui ont jeté par-dessus les moulins leurs vieux habits collants. Il s'agit des chausses et des pour­points « chapelés », dont la tradition s'est conservée de nos jours chez les hallebardiers du Vatican. Or, dans ces crevés ou « fenêtres», Calvin voit, si l'on peut dire, la porte ouverte à « toutes les dissolutions », et, pour mater une « jeunesse fort corrompue », pour en finir avec ce qu'il appelle « une écume de l'orgueil de Moab », il fait frapper de lourdes peines — jusqu'à dix florins! — ceux qui s'en parent. Là encore un vif incident va soulever contre lui une partie de la population. Il existait alors à Genève, comme nous le verrons bientôt, des sociétés militaires qui, une fois l'an, le jour de leur « pape-gay », donnaient une grande fête. Pour cette occa­sion, en 1547, les arquebusiers sollicitent la permis­sion de revêtir des habits chapelés. Le Petit Conseil y consent, sous réserve de l'agrément du Grand Conseil. Calvin aussitôt accourt devant ce dernier, et demande qu'on rapporte l'autorisation. L'Ecriture, dit-il, l'exige! L'Écriture? Certains s'étonnent : comment l'Évangile aurait-il pu se prononcer sur le cas de chausses et de pourpoints chapelés! Mais Calvin rétorque que « l'Écriture avait déclaré qu'en tous aecoustrements qui n'étaient faits pour nécessité, il y avait orgueil». S'attifer pareillement, c'était donc pécher contre Dieu, faire l'œuvre du diable, et il obtint que la mesure fût annulée.
Il tenait d'autant plus à faire proscrire le port de ces vêtements, que les femmes avaient, elles aussi, fini par s'en engouer. Et, tandis que le sexe fort, à l'imitation des modes françaises, se couvrait bientôt de dentelles et de rubans, le sexe faible, lui, ne rêvait plus que de s'habiller en soudard. C'était, comme il le disait, un « déguisement géné­ral », les hommes faisant les « épousées », les femmes les « gendarmes ». Or la toilette féminine présentait à ses yeux une importance capitale. Outrée, elle risquait de transformer la beauté de la femme — ce don de Dieu à l'homme — en appât du diable! Et si jus­qu'en 1558, aucune ordonnance somptuaire ne vint réprouver le luxe des habits féminins, les autorités, au nom de l'Evangile, ne manquèrent pas de cen­surer toutes celles qui, par l'immodestie de leur mise, avaient pu inciter à « paillardise ».
 
A paillardise? Voilà assurément le grand mot lâché! Toute la vie quotidienne à Genève au temps de Calvin est en effet dominée par la lutte contre le libertinage, contre ce dérèglement qui, déjà com­battu par toutes les religions, présentait aux yeux du calvinisme le nocivité additionnelle de détruire, en détruisant le couple, l'homme.
Le catholicisme s'était accommodé de la prostitution. Il l'avait même officialisée. A la tête du grand lupanar situé à l'angle de la rue des Belles-Filles et de la rue dite aujourd'hui Chausse-coq, il avait placé une supérieure, appelée la Reine du bordel (Regina bordelli). Elue par les filles, ou à défaut nommée par les autorités, celle-ci prêtait serment sur les saints Evangiles. Elle s'engageait à diriger sa petite communauté de pécheresses sans affection ni haine, dans le respect des édits et en accord avec les magistrats. Qui ne figurait pas sur ses registres, ne pouvait sous peine de sanctions, allant du fouet au bannissement, exercer le métier. En revanche, qui s'était fait inscrire devait, sous sa responsabilité, en observer le règlement : demeu­rer dans le périmètre réservé à la profession, et en porter le signe distinctif : un parement rouge à la manche droite. Inutile de dire qu'une des premières mesures de la Réforme fut de fermer le lupanar et de bannir les filles.
 
Le catholicisme ne s'était guère soucié non plus de la surveillance des étuves. Il s'agissait là, comme le nom l'indique, d'établissements de bains ou de douches, semblables aux thermes de l'ancienne Rome, qui, en plus de l'hydrothérapie, offraient divers services. On s'y faisait masser, fric­tionner, raser, couper les cheveux, tailler les cors, saigner même. On pouvait aussi s'y mettre au lit, et se faire servir à boire et à manger. Jusque-là rien de répréhensible. Mais on y venait en famille, hommes et femmes mélangés, prostituées comprises. On imagine les désordres qui pouvaient se pro­duire, encouragés, plus qu'ils n'étaient réprimés, par le personnel, souvent enclin à y participer.
La Réforme interviendra donc. Non cette fois pour supprimer des établissements intéressant l'hygiène et particulièrement goûtés de la popula­tion — pasteurs inclus qui s'y rendaient volontiers avec femmes, filles et soeurs —, mais pour séparer les sexes. Défense sera faite aux propriétaires, sous peine de s'exposer à la fermeture de leurs locaux pendant un an, de laisser hommes et femmes qui ne seraient pas unis par le mariage, « se étuver » et « coucher ensemble ». Défense qui ne semble cependant pas avoir beaucoup ému les intéressés, car, de 1543 à 1555, le Conseil se verra contraint de la rappeler sans cesse. Finalement, ce dernier pren­dra une mesure draconienne. Des deux étuves, celle de Saint-Gervais et celle de Longemalle, il affectera l'une aux hommes et l'autre aux femmes, étant entendu que tous les deux ans elles alterneraient leur clientèle. Et c'est ainsi que, les bons ayant dû payer pour les méchants, le plaisir de se baigner en famille - un de plus! — disparut de la scène genevoise...
 
Qui entend réprimer la paillardise, peut-il se désintéresser des tavernes? Au temps de Calvin, la population indigène n'a pas le droit de les fréquen­ter. Mais, à la place, il lui a été offert en 1546 les « abbayes ». Singulière consolation! Dans ces établissements, au nombre de cinq au Molard, à Longemalle, à Notre-Dame du Pont, Saint-Gervais et au Bourg-de-Four, l'hôtelier s'applique, sous l'étroite surveillance des plus hauts magistrats, à faire régner une ambiance toute calvi­niste. Dans la grande salle, trône une Bible en français, que chacun doit pouvoir ouvrir et lire. Pas d'altercation ici, pas de médisance! Le coupable est aussitôt expulsé et interdit d'entrée pour deux mois. Pas de gros mots non plus, de jurons, de blas­phèmes! Qui s'écrie : « Par le sang! », « Par le corps! », « Par les plaies! », qui invoque le nom du diable, est aussitôt contraint à baiser le sol, et à enrichir d'une amende la cagnotte de l'abbaye. Avant de manger ou de boire, chacun fait une prière « pour la bénédiction », et, son repas ter­miné, en fait une autre avec « action de grâces ». Tout jeu de cartes, de dés, est défendu, toute danse, toute chanson déshonnête aussi. En revan­che, qui veut entonner un psaume est vivement encouragé à le faire. Licite, un jeu ne peut s'éter­niser, c'est-à-dire excéder la durée d'ingestion d'un repas normal : l'hôtelier est là pour l'interrompre. Toute « compagnie suspecte de paillardise » est na­turellement proscrite et dénoncée; comme est dénoncé à sa famille et au gouvernement celui qui dépense trop d'argent à consommer. Au premier mot contre la Seigneurie, contre les pasteurs, contre la religion, l'hôtelier doit courir à la Maison de Ville faire rapport. Ajoutons enfin que, pour pou­voir être mieux contrôlé, chacun ne peut fréquen­ter que l'établissement de son quartier.
Après un tel tableau, on ne s'étonnera sansdoute pas d'apprendre que les abbayes furent peu goûtées de ceux qu'elles étaient censées distraire. Elles le furent même si peu, que les autorités durent bien vite se résoudre à les fermer. Mais elles ne levèrent pas pour autant la mesure qui, au temps de Calvin, empêchait un Genevois d'entrer dans une taverne!
 
Si, de la prévention, nous passons mainte­nant à la répression, nous constaterons qu'il en coûtait cher à Genève de trop laisser parler ses sens. Le catholicisme avait bien pris des dispositions contre le libertinage, mais le plus souvent il fer­mait les yeux. Il fallait que le scandale éclate, pour qu'il se décidât à sévir. Avec la Réforme, la situation change. Les autorités n'appliquent pas seulement les lois, elles s'affairent à en détecter les violations, tout en ne cessant d'augmenter les peines. Qui a des rapports hors mariage est jeté en prison, mis au pain et à l'eau, condamné à une forte amende. Et ces sanctions, d'abord fixées res­pectivement à trois jours et soixante sous, passent en 1546 à six jours et cinq florins, pour atteindre, peu avant la mort de Calvin, neuf jours et autant de florins qu'il plaira au Conseil d'infliger.
Les jeunes filles sont encore plus durement traitées. Outre la prison et l'amende, Calvin les expose à la peine du « collait », c'est-à-dire du carcan. Plusieurs heures durant, au Molard ou à la sortie de Saint-Pierre, après le grand sermon du mercredi, elles sont livrées aux quolibets et insultes de la populace. Epouser leur séducteur ne leur épargnera pas une dernière honte : celle d'enten­dre le prêtre qui les marie dénoncer leur faute devant tous.
Mais rien n'égale encore le châtiment réservé à l'adultère. A la différence du catholicisme, le calvinisme n'a fait ici aucune distinction entre les sexes. Le péché de la femme ne lui a pas paru plus grave que celui de l'homme. Et on aurait pu être tenté d'applaudir ce refus de discrimination, s'il ne s'était montré pour l'un et l'autre si sévère. Qui, à Genève, trompe son conjoint risque, en plus de la prison et de l'amende, le fouet et le bannis­sement. En juin 1556, Calvin demande même au Conseil d'établir... la peine de mort! Pour une fois, le Conseil ne le suivit pas. Et, pourtant, en 1560 voici qu'un certain Henri Philippe qui, pour s'évi­ter le fouet, avait recouru en grâce devant le Grand Conseil, se fait finalement condamner à avoir la tête tranchée! Voici que la même année, un certain Jacques le Neveu, convaincu d'avoir eu pour maitresses des femmes mariées, a également la tête tranchée! Sans doute, circonstances aggravantes, Henri Philippe se flattait-il de garder chez lui, malgré les défenses du Conseil, une figurine à laquelle il attribuait des pouvoirs surnaturels, et Jacques le Neveu s'était bruyamment opposé à Calvin, quand ce dernier avait en 1556 demandé contre l'adultère le châtiment suprême, mais que dire de cette femme, dont la seule faute avait été d'entretenir des rapports avec son valet, qui fut noyée dans le Rhône, une pierre au cou? Et elle ne fut pas la seule, cette année-là, à payer de sa vie le simple fait d'avoir été infidèle à ses voeux.
 
En comparaison, les autres interdictions et peines qui protègent l'ordre moral instauré par Calvin peuvent sembler plus pittoresques que cruelles, du moins dans certains cas — encore que celles-ci, on s'en doute, aient été peu appréciées des intéressés. C'est ainsi qu'il est un nom qu'il faut se garder de prononcer inconsidérément : celui de Dieu. Qui, devant témoins, jure par Lui, doit, la première fois baiser la terre là où il a péché en criant sa repentance, la seconde payer, en sus, trois sous d'amende, la troisième faire trois jours de prison au pain et à l'eau et payer soixante sous, la quatrième s'exiler pour un an et un jour. Qui blasphème par Lui s'expose également à une gamme de peines allant du « baisement» de la terre au bannissement, mais selon une gradation légèrement différente. Quant à celui qui maugrée par Lui — on voit que de savantes distinctions ont été ici opérées —, il doit, sans préjudice de toute autre sanction judiciaire, parcourir les rues en che­mise et une torche au poing, puis, sur le lieu de son crime, se jeter la face contre le sol en demandant « mercy à Dieu ».
 
Naturellement l'ivrognerie est sévèrement punie, et l'aubergiste, loin d'inciter sa clientèle à boire, doit dénoncer aux autorités ceux qui s'en­couragent à le faire. Quant aux jeux d'argent, de cartes, de dés, ils sont formellement interdits, et les autres     la paume, les quilles, les boules par exemple ne sont permis qu'en dehors des moments où l'on doit « méditer les grâces de Dieu », c'est-à-dire en dehors des heures des sermons et du jour de la Cène. 
 
Alors, se demandera-t-on, comment donc pou­vait-on se distraire à Genève au temps de Calvin? D'abord certains jeux, nous venons de le dire, restent autorisés. On joue donc aux boules, on joue aux quilles. Près de la place Longemalle, il y a un jeu de paume très fréquenté, où les habitués ont leur écusson pendu au mur — le « Grand Tripot », comme on l'appelle.
Après le souper, du moins à la belle saison, on se promène en famille. On retrouve ses amis au Molard, on va sur les rives du lac, on va sur l'eau, couverte comme de nos jours d'embarcations.
Si on a la chance d'être un bon tireur, et qu'on soit de surcroît bourgeois ou citoyen, on fréquente, le dimanche, l'une des trois grandes sociétés militaires : celles du tir à l'arc, du tir à l'arbalète, du tir à la couleuvrine ou arquebuse, dont le quartier général est, pour la première, le Pré-l'Evêque, et, pour les deux autres, la Coulou­vrenière, près du Rhône. Les autorités encouragent ce dernier genre de distractions. Il contribue à la défense de la cité. En échange, elles le contrôlent étroitement. Quant à la population, elle fait plus que de l'encourager : elle le chérit, pouvant à la fête annuelle de cha­cune des trois sociétés applaudir à de beaux coups et participer le soir aux réjouissances offertes par le roi du jour, qui sera celui de l'année. Car ces sociétés sont gouvernées par un « roi », qui, lui au moins, est nommé au mérite, la couronne revenant au tireur parvenu le premier à abattre le « pape-gay» — un oiseau de confection juché au sommet d'un mât. A la gloire s'ajoutent ici des avantages fort substantiels. Des mains de la Seigneurie, le nouveau roi reçoit, marquée aux armes de Genève, de la vaisselle d'étain dont la quantité varie avec l'état des finances publiques, et surtout une somme en espèces pouvant atteindre un millier de florins. Il jouit en outre de certaines exonérations fiscales. En 1580, le roi des arquebusiers recevra le privi­lège de faire entrer en franchise six « chars» de vin du pays, et d'acheter, également en franchise, le blé qu'il réservera à sa consommation. Il sera de même dispensé de payer des droits de mutation sur tout achat, non spéculatif, d'immeubles. On imagine sans peine l'émulation qui, toute l'année, régnait pour briguer sa succession!
 
Ce tableau des divertissements peut paraître court. Et assurément il l'est. Il ne faut cependant pas oublier qu'à l'époque la durée des loisirs était singulièrement restreinte, et que, de plus, une grande partie de ceux-ci n'était pas libre, dédiée comme elle l'était à une réjouissance purement spirituelle, dont il est maintenant temps de parler : la pratique du culte. (…)
 
Dans le culte que Genève voue alors à Dieu, l'idéologie tient (en effet) une place essentielle. La cité, au temps de Calvin, se considère comme la cité de Dieu. Si elle parvient à survivre à tant de périls, c'est que Dieu la protège; si elle connaît parfois de cruelles épreuves, c'est que Dieu, qui l'aime, la châtie. Au peuple qui, grâce à Moïse, fut jadis le peuple élu, a succédé, grâce à Calvin, une ville : Genève. Et cela, ses habitants ne doivent pas l'ou­blier!
Se rendre au temple fait donc partie ici de la vie quotidienne. Chaque jour ouvrable, il y a sermon dans l'une des trois églises de la ville. Il commence de bonne heure : à six heures à la belle saison, à sept à la mauvaise. A Saint-Pierre, trois fois par semaine, un autre le précède, même, d'une heure. Parmi les jours ouvrables, l'un a été mis en vedette. Ce fut d'abord le mardi, puis le jeudi, et finalement le mercredi. On l'appelle le jour de la prière. Si l'on n'est pas tenu de se rendre régulièrement au ser­mon — une assiduité de cinq fois par semaine est jugée suffisante —, le mercredi, personne ne doit s'abstenir.
Le dimanche non plus, bien sûr, où les services succèdent aux services. Dès le point du jour, Saint-Pierre et Saint-Gervais s'ouvrent au culte. A huit ou neuf heures, suivant la saison, nouveau sermon, mais cette fois dans les trois temples. A midi, caté­chisme à l'Auditoire pour les enfants et les adultes que l'insuffisance de leurs connaissances religieuses oblige d'écarter de la Sainte Cène. Enfin, à trois heures, troisième sermon dans chacun des trois temples.
Le calvinisme privilégie la Parole de Dieu, ou, pour être plus précis, privilégie le principe ration­nel de la Parole de Dieu. Ce n'est pas aux sens, c'est à la raison que le ministre de la religion nouvelle entend s'adresser. Ici tout sera dépouillé, réduit à la quintessence. Selon la volonté de la Bible, selon la pratique de l'Eglise primitive.
Le sermon commente les Ecritures, mais s'ac­tualise par des allusions aux désordres du temps. Il est précédé et suivi de psaumes, chantés par l'ensemble des fidèles, le chant en choeur renfor­çant et exaltant le sentiment de la communauté, l'esprit de communion. Lors du culte principal, il est dit deux prières, rédigées l'une par Calvin : la confession des péchés, l'autre par Farel : la prière finale. Ecrites dans un style sobre, d'une inspiration toute biblique, celles-ci étaient, sans doute, récitées par chacun debout, les hommes placés d'un côté, les femmes de l'autre, le calvi­nisme ayant voulu, à l'église aussi, séparer les sexes. Aux murs, pas de tableaux, pas de statues, pas d'idoles. Il a fallu que le diable vienne tout corrompre, pour que, au dépouillement du judaïsme, à la simplicité de l'Eglise primitive, ait succédé l'imagerie du papisme! Calvin fut un adversaire intraitable de l'art religieux plastique.
Quant aux sacrements, ils sont réduits ici à deux : le baptême et la Cène. A la différence du catholicisme, le premier ne se célèbre qu'à l'heure du culte, juste après le sermon, devant l'assemblée des fidèles. Sur un registre placé dans le temple sont inscrits le jour de naissance de l'enfant, ses nom et prénoms, ainsi que les noms et prénoms de ses parents, de son parrain et de sa marraine. La Réforme n'a pas supprimé les fonts baptismaux, elle les a seulement installés près de la chaire. Les excommuniés ne peuvent naturellement participer à la cérémonie. Il est, de plus, certains prénoms dont on ne peut affliger un Genevois : ceux des rois mages par exemple, celui de Claude : ils sentent en effet la superstition.
Quant à la Cène, elle occupe la place la plus élevée. C'est l'acte essentiel par lequel le réformé, entouré de tous ses frères, communie en Dieu. Elle est administrée quatre fois l'an : à Pâques, à la Pentecôte, le premier dimanche de septembre et le dimanche le plus rapproché de Noël. Cette fréquence ne peut, hélas, se comparer avec celle de l'Eglise primitive, mais, depuis que « le diable a tout renversé, dressant la Messe au lieu de la Sainte Cène », on ne peut rétablir le bien que peu à peu.
Comme le veut la Bible, elle se célèbre dans le temple autour d'une table placée près de la chaire. Ce jour-là, deux pasteurs officient : l'un s'occupe des hommes, l'autre des femmes, les sexes n'ayant pas le droit, on le sait, de se mélanger. Pour que personne ne viennent sans avoir apaisé sa conscience, pour que les étrangers aient le temps de parachever éventuellement leur instruction auprès d'un ministre de leur paroisse, elle est annoncée dans l'église huit jours à l'avance.
Une fois par an, avant la communion de Ancien, visitent un à un les maisons, interrogent un à un les habitants, surtout les « serviteurs, cham­brières, nourrices et gens étrangers », pour que personne ne se présente à la communion sans savoir quel est le fondement de son salut, pour que tous de leur vivant, pour que Genève dans sa pérennité, reposent dans la paix du Seigneur.
 
Hélas, Genève est bien souvent ingrate! Elle ne rend pas suffisamment grâce à Celui qui la couvre de bienfaits. Sotte aussi, elle semble par­fois faire tout pour encourir sa colère. Que de fois en effet les travées des églises restent vides! On a beau, le dimanche, envoyer le guet refouler vers le temple tous ceux qui déambulent dans les rues à l'heure du sermon, ou encore, le mercredi après-midi, le dépêcher aux fins d'enquête dans les maisons et boutiques de ceux que l'on n'a pas vus le matin à la prière, Dieu ne retrouve pas toutes ses brebis! Ils les retrouve d'autant moins, que son chien de garde peut être sujet à d'étranges défaillances. Loin de toujours ramener à Son trou­peau les égarés, ce sont les égarés qui, à plus d'une reprise, autour d'une bonne bouteille, ont réussi à l'entraîner dans leur égarement.
Oui, à l'heure du sermon, malgré les édits, malgré les sanctions, Genève boit, Genève joue, Genève ne rend pas à Dieu son dû! Il n'est qu'un jour où les églises regorgent de monde, et à coup sûr il n'y a pas lieu de s'en réjouir : à Noël. Alors il y a foule, alors on s'écrase dans le temple, et l'homme, que seule la raison divine devrait guider, se montre une fois de plus le jouet de la supersti­tion !
Et c'est ici que nous voyons apparaître tout un aspect de la vie quotidienne à Genève au temps de Calvin, que le seul examen des textes ne nous aurait pas permis de saisir. Une partie notable de la population ne respecte pas les lois, s'insurge contre l'ordre moral. Le Genevois n'a pas le droit de fré­quenter les tavernes? Mais souvent les tavernes sont pleines. Le Genevois n'a pas le droit de jouer à des jeux d'argent? Mais, dans la ville, cartes et dés abondent. Le Genevois n'a pas le droit de « paillarder »? Mais, par pages entières, les regis­tres du Consistoire et du Conseil portent le nom de gens — grands et petits, de l'humble manoeuvra au digne conseiller — qui ont été condamnés pour libertinage.
Les lois somptuaires ont limité à trois « venues » de quatre plats chacune, non compris les « fruitages », les mets qui peuvent composer un banquet? Mais voici le menu de celui qu'il fut donné à Mathurin Cordier de rapporter. Première « venue » : petites croûtes tendres, emmiellées de douceurs pâtissières, jambons salés, andouilles « enfumées », saucisses, langues de boeuf salées et fumées, fricassées de fressures d'oiseaux, hachis de veau avec jaunes d'œufs entiers. Seconde venue : pâté, poulets bouillis avec laitues, boeufs, mouton, veau, pourceau fraîchement salé, potage gras bien assaisonné de jaunes d'œufs, de safran et de verjus. Troisième venue : poulets, pigeons, oisons gras, cochons, lapins, épaules de mouton, deux sortes de venaison mis en pâte, deux perdrix entremêlées avec un lièvre, le tout accompagné de câpres, de citrons, d'oranges, d'olives confites dans la sau­mure, de vinaigre rosat et de suc d'oseille; grande truite divisée en quatre, grand brochet divisé en quatre, ainsi que petits poissons, tels qu'écrevisses de rivière, bouillis ou frits. « Fruitages » : fromage frais bien gras, fromage vieux de plusieurs sortes, tartes, « toureaux », riz cuit au lait et bien sucré, pêches « hâtives », figues, cerises, raisins de passe, dattes, fruits « tardifs », confitures... Or, et c'est peut-être là le plus intéressant : à ce banquet parti­cipaient les quatre syndics et le lieutenant de police : les cinq plus hauts magistrats de la Répu­blique!
Le Genevois n'a pas le droit de danser ? Mais parfois, dans les « petites maisons » comme dans les grandes, musettes ou violons jaillissent, et chacun se laisse emporter par l'ivresse des cadences. Quel­ques-unes de ces danses eurent d'ailleurs sur l'His­toire de la République une influence capitale, et, par les prolongements qu'elles connurent, fail­lirent bien mettre un terme à la mission de Calvin. C'était en 1546. Antoine Lect avait donné chez lui une soirée, et il y avait eu des tambourins, et l'on avait dansé. Parmi les contrevenants se trou­vaient le syndic Corne, qui de surcroît était le président du Consistoire, Ami Perrin, alors capi­taine général, c'est-à-dire commandant en chef des forces militaires de la République, et sa femme Françoise, la fille de l'ancien conseiller François Favre, que l'on avait plus d'une fois convaincu de libertinage. La délation étant alors encouragée, les autorités apprennent le fait, et envoient tout le monde en prison pour plusieurs jours.
A quelque temps de là, un certain Claude Philippe se marie. De nouveau l'on danse. De nou­veau Ami Perrin est parmi les contrevenants. Mandé devant le Consistoire que dominent les pas­teurs, il refuse de comparaître, reçoit une admo­nestation et est renvoyé, conformément à la loi, devant le Conseil. Cette fois, il se présente, et, devant les magistrats de sa ville, s'indigne, tant des attaques dont il est l'objet que du tour qu'a désor­mais pris la vie sous l'influence de Calvin et des ministres français. Puis sa femme, ayant encore une fois été accusée de danser, a devant le Consistoire un vif échange de mots avec le pasteur Abel Poupin — un homme joufflu et couperosé — qu'elle se voit contrainte de s'enfuir auprès de son père, lui-même réfugié dans sa propriété de Pregny, alors en territoire bernois.
Or, jusque-là, Ami Perrin avait été l'un des plus chauds partisans de Calvin. Plus que tout autre, il avait été l'agent de son rappel en 1541, après qu'eut été chassé du pouvoir le parti dit des Artichauts. Désormais Calvin n'aura pas de plus farouche adversaire que lui, et ce qu'il en advien­dra dix ans plus tard, à un moment particulière­ment critique pour la République, c'est ce que nous aurons l'occasion de voir au cours de notre dernier chapitre.
 
Tant de violations des édits ont en tout cas fini par faire de la prison à Genève, au temps de Calvin, un des éléments de la vie quotidienne. Il n'est pratiquement personne qui, à un moment ou à un autre, n'y ait fait quelque séjour. Sans le moindre dommage d'ailleurs pour sa carrière. A peine sorti de geôle, le condamné devient, ou rede­vient, conseiller, syndic, lieutenant de justice même! On a pu l'écrire : « On referait l'histoire entière de Genève, l'histoire politique et l'histoire intime, rien qu'avec le registre d'écrou».
D'un local si fréquenté au XVIème siècle, il sem­ble donc opportun de dire quelques mots. La prison se trouve, comme à l'époque du catholicisme, dans l'Evêché, c'est-à-dire à côté de la cathédrale, der­rière l'abside. Étaient-ils durs d'oreille ou plutôt de cœur? les princes-évêques n'avaient pas craint d'installer leur cabinet de travail juste au-dessus de la salle où on donnait l'estrapade, et leur cham­bre à coucher juste au-dessus de celle où on met­tait à la question. Quand cette partie fut démolie en 1840, avec tout l'Evêché d'ailleurs, on pouvait encore voir des vestiges de ses peintures à fresques. Des bandes rouges, noires et blanches, striaient les murs et le plafond, que parcourait une sorte de frise chargée de sentences, où apparaissaient ces débris de phrases : ... ne peut faire justice... Dieu seul sans péchés et sans vices... Au milieu d'un des murs, les bandes, la frise et les sentences s'inter­rompaient, laissant un espace vide, vraisemblable­ment occupé par le siège, surmonté d'un dais, du magistrat chargé de surveiller la torture. C'est dire que, pour une fois, la Genève calviniste n'avait rien changé aux dispositions de sa devancière, si ce n'est qu'elle avait transformé en prison l'Evêché tout entier.
Au temps de Calvin, le geôlier, ou « soudan », est élu pour trois ans. C'est un haut magistrat, pris parmi le Grand Conseil. Mais c'est aussi un hôtelier qui, pour clients, a les prisonniers, l'essen­tiel de sa rémunération provenant en effet du béné­fice qu'il retire de leur nourriture — une nourriture débitée au tarif fixé n'ont pas de quoi payer, ni les riches, qui font venir clandestinement du dehors leurs aliments, vin compris. Il n'aime pas non plus le régime du pain et de l'eau auquel si fréquemment, à l'époque, on condamne les délinquants. Mais s'il trouve qu'il a bien des raisons de se plaindre, ses « clients » esti­ment en avoir plus encore qui, par temps d'infla­tion, voient leur nourriture rognée, leur pain mélangé de seigle, leurs draps rarement blanchis, et, par temps de déflation leur « prix de pension » ne jamais baisser avec les cours.
Pourtant, si l'on en croit les registres, geôlier et détenus parvenaient parfois à s'entendre. En 1544, Calvin vient, au nom du Consistoire, se plain­dre au Conseil que les condamnés au pain et à l'eau font à l'Evêché grasse chère et fine boisson. En 1556, il informe même les magistrats que le Consistoire a reçu une confession stupéfiante. Jean de Presles a avoué qu'étant allé à la prison rendre visite à Pontus et à Raveau, condamnés au pain et à l'eau, ils ont fait venir d'une taverne voisine une longe de veau et du vin, et convaincu le soudan et sa femme de trinquer avec eux! Et les mêmes registres nous apprennent que, dans sa rage d'em­prisonnement, le Conseil prit alors une mesure radicale : il alla jusqu'à mettre en geôle son geô­lier !
 
Peut-on trouver meilleure fin, plus symbo­lique, pour clore un chapitre consacré aux réjouissances à l’époque de Calvin ?