La résistance aux doctrines de Calvin par ses contemporains réformés par Bernard Reymond

La résistance aux doctrines de Calvin par ses contemporains réformés –
le cas de Sébastien Castellion et d’autres
 
 Extrait de Bernard Reymond : Le protestantisme et Calvin, que faire d’un aïeul si encombrant ? publié aux éditions Labor et Fides, Genève, 2008
 
Chapitre 5
 
Un opposant plus déterminé : Castellion
 
Très bon pédagogue, ce dernier devient en 1541, sur les instances de Calvin, régent du Collège de Genève. Mais, en 1544, Castellion souhaite quitter cette charge devenue trop lourde pour lui et demande d’accéder au pastorat. Or Calvin s’y oppose : il lui reproche de considérer le Cantique des Cantiques comme un chant profane et et d’avoir de la descente du Christ aux enfers une interprétation différente de la sienne. Castellion ayant de surcroît critiqué le comportement des pasteurs, Calvin cherche à le faire taire. En fait, Castellion lui reproche carrément de « tourner au Pape »[1] et s’en prend directement à sa doctrine de la double prédestination, d’une part dans un bref commentaire du chapitre 9 de l’Epitre aux Romains, d’autre part dans l’un des Dialogi théologiques édités après sa mort, mais dont Calvin semble avoir eu connaissance. Voici comment Ferdinand Buisson, son principal biographe, résume la pensée de Castellion sur ce point :
 
« Il traite couramment de « monstruosité » ce système de la duplicité divine. Dieu (…) feindrait d’appeler à lui tous les hommes, mais réserverait la possibilité du salut à certains privilégiés. C’est ajouter la dérision à l’iniquité (…) N’est-ce pas faire outrage à Dieu que de le supposer capable d’avoir donné à l’homme un semblant de liberté qui ne serait que prétexte à le condamner ? »[2]
 
Dit dans les termes mêmes de Castellion :
 
« Quel est l’homme qui voudrait engendrer des enfants pour les détruire ? Si vous, qui êtes mauvais, vous reculez d’horreur devant pareille intention, quelle impiété n’est-ce pas de l’attribuer à Dieu (…) Un Dieu bon ne peut avoir créé ni par ni pour la haine. La langue le dit assez : créer est une œuvre d’amour et non de haine. »[3]
 
Calvin, Théodore de Bèze et les calvinistes en général se sont si bien ingéniés à discréditer et même à calomnier Castellion qu’il a fallu attendre les recherches de Ferdinand Buisson à la fin du XIXème siècle, le retentissant bien que controversé, Conscience contre violence, Castellion contre Calvin, de Stephan Zweig, en 1936 et l’édition récente de plusieurs textes restés inaccessibles pour que l’on prenne plus largement conscience de son importance dans l’histoire de la pensée protestante. En français, un moment décisif a été à cet égard la publication de son traité resté en grande partie inédit sur L’art de douter et de croire, d’ignorer et de savoir dont voici la phrase la plus programmatique :
 
« Un des péchés les plus opiniâtres où il arrives aux hommes de tomber, c’est de croire où il faut douter, de douter où il faut croire, c’est qu’ils ignorent ce qu’ils devraient savoir, et qu’ils veulent ou pensent savoir ce qu’ils ignorent ou peuvent ignorer sans nul danger pour leur salut. »[4]
 
(…)
 
L’aspect le plus intéressant de toute cette controverse est que Castellion ne s’en prend pas seulement à une doctrine parmi d’autres, mais pose un problème à la fois plus général et plus fondamental : comment interpréter les textes bibliques auxquels les uns et les autres se réfèrent ? Castellion examine sous tous les angles ceux que ses « adversaires », dit-il, lui opposent. Là où, comme Calvin, ils tiennent pour claire et certaine l’interprétation qu’ils en donnent à l’appui de leurs doctrines, il met en évidence des conflits d’interprétation, comme nous dirions aujourd’hui.
Qui plus est, prendre certains textes à la lettre de leurs libellés peut revenir, comme dans le cas de la Cène, à faire fi de leur teneur générale[5]. Et puis, tous les écrits bibliques ne peuvent pas être mis sur pied d’égalité, ainsi qu’il l’a signalé à propos du Cantique des cantiques. Le décrochement est ici très net par rapport à Calvin qui, justement, met sur pied d’égalité l’Ancien et le Nouveau Testament, et n’accepte pas d’autre interprétation que la sienne, fut-ce par simple mesure de prudence : il explique avoir refusé à Castellion l’accès au pastorat dans le seul souci « d’empêcher les inconvénients graves qui naîtraient de la diversité des explications. »[6] Son attitude à cet égard reste très médiévale, tandis que celle de Castellion, plus conforme à ce que devrait entraîner implicitement la Réforme, annonce déjà une démarche qui va s’avérer de frappe bien protestante dans les siècles à venir.
C’est encore un problème d’interprétation qui aggrave brusquement la situation quand Michel Servet (1511-1553), poursuivi par l’Inquisition, se réfugie à Genève en 1553. Rappelons très brièvement les faits : médecin, humaniste, théologien, Servet publie en 1531 un ouvrage intitulé De Trinitatis erroribus (Des erreurs de la Trinité) dans lequel il montre que ce dogme ne figure pas comme tel dans les écrits bibliques, mais est dû à un enseignement trompeur des philosophes grecs ; comme il vient d’Espagne, il pense nécessaire de renoncer à ce dogme contestable pour rendre le christianisme plus acceptable aux juifs et aux musulmans qui sont strictement monothéistes. L’année suivante, il publie encore Dialogorum de Trinitate libri duo (Deux livres de dialogues sur la trinité). L’Inquisition, évidemment, le recherche pour hérésie. Il lui échappe en s’affublant d’un nom d’emprunt et en s’installant comme médecin à Vienne dans le Dauphiné. En 1553, il publie Restitutio cristianismi (La Restitution du christianisme) qui est une réponse à l’ Institution de Calvin, avec lequel il entretient une correspondance qui finit d’ailleurs par tourner à l’aigre. Dénoncé à l’Inquisition très probablement par Calvin lui-même, ce qu’il ignore, il s’enfuit de prison et croit trouver refuge à Genève. Reconnu, il est arrêté, jugé et condamné pour hérésie, puis brûlé vif à Champel, le 27 octobre 1553. D’emblée, on pressent que Calvin approuve cette sentence et ne dissuade pas le pouvoir civil de l’exécuter. Des réactions indignées se font entendre de divers côtés. Le pasteur Pierre Toussaint, du Pays de Montbéliard, écrit par exemple à Farel :
 
« Je ne pense pas que nous puissions poursuivre à mort qui que ce soit pour motif de religion, à moins qu’il ne s’y ajoute une sédition ou d’autres graves raisons de faire intervenir le magistrat. »[7]
 
Calvin éprouve le besoin de justifier et lui-même et la sentence genevoise dans un libelle de 1554 dont le titre énonce clairement le contenu : Déclaration pour maintenir la vraye foy que tiennent tous chrestiens de la Trinité des personnes en un seul Dieu, contre les erreurs détestables de Michel Servet, espagnol. Où il est aussi montré qu’il est licite de punir les hérétiques et qu’à bon droit ce meschant a esté exécuté pour la justice en la ville de Genève. Le sang de Castellion ne fait qu’un tour ; il rétorque par un ouvrage publié un mois plus tard en latin, puis en français, mais sous le nom de Martinus Bellius : Traité des hérétiques, à savoir si on doit les persécuter et comment on doit se conduire avec eux, selon l’avis, opinion et sentence de plusieurs auteurs, tant anciens que modernes.[8] Pour Calvin, l’hérétique à éliminer est celui dont les enseignements contreviennent gravement à la Parole de Dieu, telle du moins que lui-même l’entend. La définition de Castellion est bien différente :
 
« Après avoir souvent cherché que c’est d’un hérétique, je n’en trouve autre chose, sinon que nous estimons hérétiques tous ceux qui ne s’accordent avec nous en notre opinion. Laquelle chose est manifeste en ce que nous voyons,         qu’il n’y a presque aucune de toutes ces sectes (qui sont aujourd’hui sans nombre) laquelle n’ait les autres pour hérétiques ; en sorte que si en cette cité ou région, tu es estimé vrai fidèle, en la prochaine tu seras estimé hérétique (…). Qui est-ce qui voudrait devenir Chrétien, quand il voit que ceux qui confessent le nom du Christ sont meurtris des Chrétiens par feu, par eau, par glaive, sans aucune miséricorde, et traités plus cruellement que des brigands ou meurtriers. »[9]
 
Calvin cherchant de plus en plus à faire taire ces critiques, Castellion rédige en latin un autre traité qui, lui, ne pourra être édité de son vivant : Contre le libelle de Calvin après la mort de Michel Servet[10]. Un passage souvent cité, d’ailleurs à juste titre, résume l’essentiel de son propos :
 
« Tuer un homme, ce n’est pas défendre une doctrine, c’est défendre une doctrine. Quand les Genevois tuèrent Servet, ils ne défendirent pas une doctrine, ils tuèrent un homme. La défense de la doctrine n’est pas l’affaire du magistrat (qu’est-ce que le glaive peut avoir à faire avec la doctrine ?), c’est l’affaire des docteurs (…). Si Servet avait voulu tuer Calvin, c’est à bon droit que le magistrat aurait pris la défense de Calvin. Mais Servet a combattu avec des arguments et des écrits : il fallait le combattre par des arguments et des écrits. »[11]
 
Toute cette affaire et la manière dont il a essayé de s’en justifier constitue sur la mémoire de Calvin une tâche qu’aucune excuse si ingénieuse soit-elle, ne parviendra jamais à effacer. Emile Doumergue, l’un de ses admirateurs les plus savants et les plus compétents s’y est appliqué, mais en vain, le caractère controuvé de ses arguments ne réussissant qu’à assombrir davantage encore la perception qu’on peut avoir du réformateur.
 
Chapitre 6
 
D’autres points de résistance
 
Cela dit, Servet était sans doute un être fantasque et parfois difficilement supportable, mais ceci n’excuse pas cela, et Castellion n’avait pas de raison de voler à son secours s’il n’était justement la victime d’un procès de doctrine. S’il avait eu directement affaire à lui, peut-être Castellion l’aurait-il d’ailleurs trouvé trop sûr de son fait sur le chapitre précisément qu’il lui valut d’être conduit au bûcher : sa polémique contre la doctrine de la Trinité. Car pour Castellion, ici aussi, c’est affaire d’interprétation. Mais c’est aussi la raison pour laquelle lui non plus ne peut souscrire à cette doctrine telle que Calvin la soutient comme certaine, indiscutable et conforme aux Ecritures.
 
« Il y a un Dieu, explique-t-il dans L’art de douter… : cette vérité, que personne ne saurait nier, ayant été admise de par la foi, il est permis ensuite à la raison de rechercher, sur cette base, s’il y a une Trinité et ce qu’elle est. La question est ardue, et il est périlleux de se prononcer fermement à ce sujet. Aussi me garderai-je bien de rien affirmer (…). Quant à moi, je n’en trouve pas trace dans les Ecritures saintes (…). Pour ce qui est de ma foi, je crois en un seul Dieu, Père tout puissant, créateur du ciel et de la terre, et en Jésus Christ son Fils unique, notre Seigneur, et au Saint-Esprit (…) Je suis persuadé que ceux qui gardent cette foi simple, que l’on estime nous avoir été transmise par les apôtres, sont dans la voie du salut, même s’ils ne professent et ne croient pas je ne sais quelle subtilité inexplicable, introduite dans l’Eglise par quelque excès de zèle, après les temps de la simplicité apostolique. »[12]
 
Ce disant, Castellion est fort proche de tout un pan de la Réforme qui n’est ni luthérien, ni zwinglien, ni calviniste, mais qui est fortement marqué par des réformateurs venus essentiellement d’Italie et dont les représentants les plus connus sont Lelio Socino (1525-1562) et son neveu Fausto (1539-1604). Cette réforme, volontiers qualifiée de socinienne, d’antitrinitaire ou d’unitarienne, est née en Pologne d’une scission entre l’Ecclesia major ou Eglise réformée restée orthodoxe et majoritaire er l’Ecclesia minor ou Eglise minoritaire des frères polonais. Le texte le plus significatif de cette Eglise est le Catéchisme de Rakow[13]rédigé en 1569 – un traité de théologie dans lequel une exégèse souvent séduisante du Nouveau Testament prend beaucoup de place. C’est aussi à l’influence de Fausto Socino que la Pologne doit de connaître dès 1573, avec l’édit de Sejm, une période d’authentique tolérance entre les confessions chrétiennes même si les Bathory sont hostiles aux unitariens, un retour en force du catholicisme y mettra fin au milieu du siècle suivant.
Même remarque pour la Transylvanie sous l’influence de David Ferenc (1510-1579), d’abord gagné à la Réforme luthérienne dont il devient surintendant, puis à la Réforme calvinienne qui lui semble plus cohérente, jusqu’au moment où il apprend la condamnation de Servet et ne comprend qu’on puisse faire de la Trinité un dogme aussi contraignant que l’ont voulu les Genevois. Il forme alors une église dissidente que, par dérision, ses compatriotes qualifient d’unitarienne, qui est toujours très présente en Hongrie et en Transylvanie magyarophone, et qui continue de s’appeler Unitarius Egyhaz. Or tout comme en Pologne, l’influence de Ferenc sur le roi Jean Sigismond détermine celui-ci à publier en 1568 l’édit de Torda qui instaure pour une vingtaine d’années, jusqu’à ce qu’un élève des jésuites lui succède sur le trône, un régime de tolérance avec pour règle majeure l’interdiction faite aux prédicateurs de toutes les religions de son royaume de polémiquer en chaire les uns contre les autres. Quand donc ses admirateurs cherchent avec Doumergue à excuser Calvin ou les réformateurs qui l’ont timidement approuvé en affirmant que leur erreur fut celle de toute une époque[14], ils se trompent et toute leur science n’y change rien. Etienne Barilier a toutefois raison de remarquer que
 
« Le bûcher de Servet est le premier bûcher vraiment individuel, si l’on ose ainsi parler ; le premier dont se rende et se veuille responsable une pensée « individuelle ». Le premier qui soir réellement problématique pour les consciences du temps, et d’abord pour celle de Calvin lui-même.» [15]
 
Reste à signaler un dernier décrochement entre Calvin et Bèze d’une part, le philosophe et mathématicien Petrus Ramus ou Pierre de la Ramée (1515-1572) d’autre part. En butte aux aristotéliciens qui dominent en Sorbonne, ce dernier en est d’abord chassé, avant d’être nommé par le roi professeur au Collège royal. Dès lors, il devient le chef de file de ceux qui entendent contester l’habitude de s’incliner devant l’autorité des anciens, en l’occurrence Aristote, pour rendre à la raison sa fonction critique et constructive. Acquis à la Réforme lors du colloque Poissy (1561), il entreprend, selon Emile Léonard, de
 
« libérer le protestantisme réformé du dogmatisme calviniste en substituant à une scolastique aristotélicienne le devoir et le droit du choix en toutes choses que la raison, hôtesse divine de l’homme, peut atteindre. »[16]
 
Pour le gouvernement interne des Eglises réformées, cela signifie que les fidèles doivent pouvoir exercer leur liberté de choix, qu’il s’agisse de choisir un pasteur ou de statuer sur les affaire de l’Eglise – autrement dit un régime interne de type démocratique. Or Calvin et surtout Bèze sont partisans d’un régime élitaire, les conseils d’Eglise devant être sous la surveillance des pasteurs et recrutés par cooptation, non par élection. Ramus est assassiné lors de la Saint-Barthélémy (1572) et sa cause est enterrée, ce qui a fait dire à un historien que ce massacre des protestants « assura le triomphe des adversaires du suffrage universel ».[17] A plus longue échéance, les idées de Ramus finiront toutefois par l’emporter sur celles de Calvin. S’il en est ainsi, impossible d’attribuer massivement à Calvin, comme les réformés sont si portés à le faire, une influence déterminante, même si elle n’est pas la seule, dans la formation des régimes démocratiques occidentaux ; cette influence serait alors plutôt le fait d’un Bullinger ou mieux encore d’innombrables sans-grades des Eglises réformées, réfléchissant et agissant à même les aspérités du terrain.
 
 
 
 


[1] L’expression est de Ferdinand Buisson, op. cité, Vol.1, p.220
[2] Ferdinand Buisson, op. cité, Vol. 2, p.177
[3] Cité dans ibid., p.178
[4] Sébastien Castellion, De l’art de douter et de croire, d’ignorer et de savoir, Genève, Jeheber, 1953, pp. 29-30
[5] Dans l’avertissement qui précède sa traduction de la Bible, Castellion relève « qu’il y a en la Bible beaucoup de difficultés, les unes ès mots, les autres au sens, et les autres en tous deux ». La Bible nouvellement translatée, Paris, Bayard, 2005, p.105
[6] Cité par Ferdinand Buisson, op. cit. p.198
[7] Cité par Charles Delormeau, Sébastien Castellion, apôtre de la tolérance et de la liberté de conscience, Neuchâtel, Messeiller, 1963, p.62.
 
[8] Genève, Jullien, 1913
[9] Op. cit. p.14 et 31, (cité par Charles Delormeau, op. cit. p. 87-88)
[10] Traduction et introduction d’Etienne Barilier, Carouge-Genève, Zoé, 1998. L’introduction est la présentation la plus récente et l’une des plus fiables, sous forme ramassée, de l’œuvre et de la pensée de Castellion.
[11] Op. cit. p.161
[12] O. cit. p.127-128
[13] Le site http://site.voila.fr/unitariens/articles/catéchismes propose un résumé en français de ce texte qui n’a jamais été traduit en français, mais est accessible dans des versions anglaises et allemandes qui présentent beaucoup de discordances.
[14] Voir Emile Doumergue, Jean Calvin, les hommes et les choses de son temps, Vol. VI, Neuilly, La Cause, 1926, p.373ss.
[15] Introd. à Contre le libelle de Calvin, p.9
[16] Emile G. Léonard, op. cit. Vol. 2, p 119
[17] Cité par Emile G. Léonard, ibid., p.123