Procès en sorcellerie lors de la peste de 1545
LES PROCES EN SORCELLERIE LORS DE LA PESTE DE 1545 A GENEVE
Extrait de La vie quotidienne au temps de Calvin, René Guerdan, Hachette, 1973, pp. 94 à 97
Une des plus terribles illustrations de ce que certains ont appelé une monstrueuse conspiration, et d'autres un phénomène d'hystérie collective, mais qui, de toutes manières, jette sur les moeurs de l'époque une lumière crue, est fournie par les procès en sorcellerie dont furent victimes en 1545 un grand nombre de Genevois. Le 22 janvier, le bailli bernois de Thonon informe le Conseil qu'un prisonnier accuse un habitant de Genève, un certain Dunand dit Lentille, de l'avoir aidé à commettre un crime : il serait allé à Champel couper le pied d'un pendu, en aurait fait une pâte, puis, après avoir additionné celle-ci de pus pesteux, aurait « engraissé » diverses serrures de maisons.
Arrêté aussitôt, Lentille nie les faits. Il reçoit l'estrapade. Repliés derrière le dos, ses bras sont attachés à une corde qu'actionne une poulie fixée au bras d'une potence. On le fait monter au sommet d'une échelle, et on le précipite dans le vide — sans que, naturellement, ses pieds touchent terre. Les bras disloqués, Lentille continue à nier. Au troisième trait de corde, ses bras se détachent, et il meurt. Fort ennuyés de n'avoir pu obtenir des aveux, les magistrats, pour se justifier, ne l'en déclarent pas moins coupable, et font traîner son corps à travers la ville jusqu'à la plaine de Plainpalais où il est brûlé.
Mais l'émotion s'est emparée de la population. Ainsi, de nouveau, elle a été victime d'une conjuration de « boute-peste »! Il est impossible que les criminels ne soient que deux! Elle réclame des têtes, beaucoup de têtes. On les lui donnera. Chargés de découvrir dans leur quartier ceux qui « engraissent » les serrures, les dizeniers font bonne moisson. Ils ne découvrent pas seulement des boute-peste, ils découvrent des boute-peste doublés de sorciers, qui ont fait un pacte avec le diable pour dépeupler la cité. Dans le lot, les femmes tiennent la vedette, ce qui ne peut surprendre, car, héritier du Moyen Age, le XVIème siècle persiste à voir en elles les victimes privilégiées de Satan, continuant de croire qu'il faut jouir d'une nature bien équilibrée pour repousser ses assauts. Etre impressionnable, nerveux, c'est donc lui offrir un terrain de choix. Leur constitution même rendait les femmes suspectes.
Le 7 mars, deux d'entre elles sont brûlées vives après avoir eu le poing tranché. Le 21, trois autres, le 26 encore quatre. Six d'ailleurs les avaient déjà précédées dans la mort. Pour échapper au bourreau, l'une se pend dans sa prison. Désormais, on leur met des « manètes » (menottes), mais le 31 la Guilloda se jette par la fenêtre et tombe « toute brisée ».
Les hommes ne sont pas épargnés. Avouant moins facilement sous la torture, ils sont plus longtemps suppliciés. Les registres sont éloquents : « Quatre détenus ne veulent confesser la vérité par quelle corde qui leur soit esté baillée par plusieurs fois... a été advisé qu'il leur soit baillé un aultre torment pour avoir la vérité d'iceulx. » Ou encore : « F. Boulat... combien que ait enduré neuf estrapades de corde a esté tenaillé : assavoir a souffert quatre blots avecque tenailles chaudes, il ne veut confesser la vérité : ordonné... que encore aujourd'hui ait deux blots de tenailles chaudes, et, confessé ou non, soit... exécuté après-demain. » On ira jusqu'à emmurer vifs deux prisonniers particulièrement acharnés à clamer leur innocence!
En l'espace de quatre mois, vingt-six personnes dont dix-neuf femmes périrent ainsi. Qu'elles aient été ou non coupables, ce qui retient surtout l'attention, c'est qu'on les ait si facilement tenues pour coupables — toutes . Aussi décidée qu'elle eût été, en répudiant le catholicisme, d'en finir avec la «superstition », Genève, comme les autres, croyait, au temps de Calvin, aux sortilèges, aux pactes avec le diable.
Même Calvin, ce froid logicien, cet ardent apôtre de la raison, n'échappait pas à la règle. Il écrivait à ce propos : « On vient de découvrir une conspiration d'hommes et de femmes qui, pendant trois ans, s'étaient employés à propager la peste dans la ville, au moyen de sortilèges dont j'ignore la nature. Quinze femmes ont déjà été bruslées, les hommes ont été chastiés plus rigoureusement. Vingt-cinq de ces criminels sont encore enfermés dans les prisons et, cependant, chaque jour ils ne cessent pas d'enduire les serrures des portes. » A l'aube des temps modernes, l'hallucination prenait encore facilement le pas sur le droit jugement. Comme chacun sait, le xxème siècle a mis un terme à tout cela...