Conscience contre violence, le livre de Stefan Zweig

Genèse du livre de Stefan Zweig Conscience contre violence.

 

Il est bon de rappeler que le livre de Stefan Zweig « Conscience contre violence » était dédié à faire connaître la personne de Sébastien Castellion et qu’il s’agissait d’une commande et non d’une initiative personnelle de Stefan Zweig. Le commanditaire était Jean Schorer, pasteur à la cathédrale de Saint-Pierre à Genève. Le livre n’était donc pas destiné à critiquer Hitler, comme certains le prétendent, mais à faire connaître Castellion. Si aujourd’hui la quatrième de couverture de l’édition du livre de Zweig mentionne le dictateur allemand, cela ne représente en aucune façon les intentions réelles de Zweig. Il est sage de lire ce livre sans se préoccuper des préfaces, postfaces, quatrième de couverture qui n’ont pas été rédigées par leur auteur et de s’en tenir à son texte réel. Que le contexte historique de l’Europe des années trente ait influencé Zweig dans son écriture ou dans la véhémence de son texte, cela est possible, mais pas forcément pertinent. Ce qu’il faut surtout savoir est que son livre est le résultat de longues recherches historiques qui avaient été initiées par le pasteur Jean Schorer. Et lorsque l’on se plonge dans les écrits de Calvin ou dans les archives du Consistoire ou du Conseil de Genève au temps de Calvin, il n’est pas toujours facile de garder un ton très calme pour relater ce que l’on y trouve. Voici une des lettres de Stefan Zweig à Jean Schorer qui donne une idée de l’état d’esprit de l’auteur du texte qui a fait connaître Castellion au grand public.

                                                                                              Vienne, 22 juin 1936
Monsieur le Pasteur,
Je vous remercie beaucoup pour votre bonne lettre. Malheureusement la traduction anglaise est déjà faite; elle sera seulement montrée aux experts pour éviter tout ce qui pourrait froisser ou exciter. De même je retiens plutôt la traduction française parce que je dois attendre l'effet en langue allemande. Jusqu'à présent, j'ai senti une assez vive animosité en Suisse allemande, surtout Rudolf Schwarz a attaqué le livre, qui aurait dû, le conseil est juste, éviter dans le titre le nom de Calvin, qui en ce moment repré­sente pour la Suisse l'honneur national. Si je fais une autre édition, j'apaiserai quelques passages, qui ont été sentis comme offensifs. Mais en somme, il faut se laisser injurier pour une bonne cause, et si le livre aura pour effet de faire revivre cet homme admirable, je suis prêt à souffrir quelques coups de bâton. Pour la traduction française, un autre titre sera choisi et peut-être aussi certains passages un peu amollis, car je vois déjà que la violence littéraire n'est pas moins violente qu'elle ne l'était autrefois chez les théologues. Je vous écris ces mots de Vienne, d'où je repartirai à Londres en juillet pour aller en Amérique du Sud. Je verrai avant encore une partie de la version française, mais, après les premiers signes, il me paraît plus poli de faire l'édition très consciencieusement en fran­çais, parce qu'elle sera lu avec méfiance à Genève et surtout il faut éviter tout ce qui pourrait être discutable. (Deux petites erreurs de la version allemande sont déjà en train de correction.)
J'espère beaucoup vous voir en automne, retournant de l'Amérique à Genève, et à cet instant les épreuves de l'édition française seront déjà prêtes, j'espère.
Très respectueusement votre
STEFAN ZWEIG
Lettre de Stefan Zweig au pasteur Jean Schorer, citée par Jean Schorer dans Jean Calvin et sa Dictature, Grivet, Genève, 1948.
 
 
 
EXTRAIT DE CONSCIENCE CONTRE VIOLENCE DE STEFAN ZWEIG ou CASTELLION CONTRE CALVIN, Castor Astral, 1987 pp.. 53 à 68
 
(…) Il n’y a pour ainsi dire pas un seul jour où l’on ne trouve dans les procès-verbaux du Conseil cette mention : « Il faudrait demander conseil à Maître Calvin. » Cet œil vigilant n’oublie rien, ne passe sur rien, et on admirerait cette activité, ce sacrifice de sa vie en faveur de l’idée s’il ne comportait par ailleurs un immense danger. Car celui qui renonce si complètement aux joies de la terre voudra nécessairement faire de cette renonciation une règle générale et une loi pour autrui ; s’efforcera d’imposer aux autres ce qui est peut-être conforme à sa nature propre, mais contraire à la leur. Toujours – l’exemple de Robespierre le montre encore – l’ascète est le type le plus dangereux du dictateur. Celui dont la vie n’est pas pleinement humaine, celui qui ne se pardonne rien, se montrera toujours intransigeant à l’égard des autres.
Mais justement, cette discipline à l’égard de soi-même constitue pour Calvin le fondement de sa doctrine. D’après Calvin, l’homme n’a pas le droit de traverser la vie la tête haute et la conscience tranquille ; il doit vivre constamment dans la « crainte du Seigneur », humilié et contrit dans le sentiment de son irrémédiable imperfection. (…)
 
D’un seul trait de plume, Calvin supprime toutes les fêtes du calendrier, Pâques et Noël, qu’on célébrait déjà dans les catacombes romaines, les jours des Saints, les vieilles coutumes traditionnelles. Le Dieu de Calvin ne veut pas être fêté, ce qu'il veut avant tout, c'est être respecté et craint. C'est de la présomption que d'essayer de s'imposer à lui par l'extase et l'exaltation, au lieu de le servir de loin dans une vénération constante. Car c'est là le sens profond du changement réalisé par la conception théologique de Calvin : pour élever le plus haut possible le divin au-dessus du siècle, il rabaisse le terrestre le plus bas possible ; pour donner à l'idée de Dieu la dignité la plus haute, il réduit la dignité de l'homme. Jamais ce réforma­teur méfiant n'a pu voir autre chose dans l'humanité qu'une tourbe indisciplinée et abominable de pêcheurs ; avec une véri­table horreur il s'est toute sa vie scandalisé de la joie du monde coulant magnifiquement et incessamment de mille sources. Quel dessein incompréhensible de Dieu, gémit-il constam­ment, d'avoir fait ses créatures si imparfaites et si immorales, toujours disposées au mal, incapables de reconnaître le divin, impatientes de se perdre dans le péché ! Un frisson le saisit chaque fois qu'il contemple ses semblables ; jamais un fondateur de religion n'a rabaissé pareillement la dignité de l'homme, qui n'est à ses yeux qu'« une bête indomptable et féroce » et, pire encore, « une ordure ». N'écrit-il pas textuellement dans son Institution chrétienne :
 
« Si l'on juge l'homme d'après ses dons naturels, on ne trouve pas en lui, des pieds à la tête, la moindre trace de bonté. Le peu qu'il y a de louable en lui, il le doit à la grâce de Dieu... Toute notre justice est injustice, notre mérite foutaise, notre réputation honte... Et les meilleures choses qui proviennent de nous sont contaminées, viciées, corrompues par les impuretés de la chair. »
 
Celui qui, du point de vue philosophique, considère l'indi­vidu comme un produit si détestable et si mal venu de la Création, n'admettra, bien entendu, jamais, en tant que théo­logien et qu'homme politique, que Dieu lui ait accordé la moindre sorte de liberté ou d'indépendance. Une créature aussi corrompue doit être impitoyablement mise en tutelle, car « si on l'abandonne à elle-même, son âme n'est capable que de faire le mal ». Il faut briser une fois pour toutes cet esprit d'arrogance du fils d'Adam de vouloir régler sa vie d'après sa propre volonté ; plus on se montre dur avec lui, plus on soumet et discipline l'homme, plus il aura à s'en féliciter. Qu'on ne lui accorde donc aucune liberté : il ne pourrait en faire qu'un mauvais usage. Qu'on le rapetisse par la force devant la grandeur de Dieu! Qu'on lui donne conscience de son infériorité, jusqu'à ce qu'il s'intègre sans résistance dans le troupeau pieux et docile, jusqu'à ce que tout ce qui est en dehors de la règle se fonde sans laisser de traces dans l'ordre général, jusqu'à ce que l'individu soit noyé dans la masse !
Pour ce rabaissement draconien de la personnalité, pour ce dépouillement complet de l'individu au profit de la collecti­vité, Calvin applique une méthode particulière, la fameuse « dis­cipline ». Dès la première heure, cet organisateur génial enferme son « troupeau », sa «communauté» dans un réseau serré d'ar­ticles et d'interdictions — les fameuses « ordonnances » — et crée en même temps un office spécial pour en surveiller l'exécution, le « Consistoire », dont la tâche est définie d'une façon extrê­mement équivoque : « surveiller la communauté afin que Dieu soit proprement honoré ». Mais c'est seulement en apparence que ce contrôle des moeurs est limité à la vie religieuse. Par suite de la liaison complète entre le terrestre et le spirituel dans la conception totalitaire de Calvin, toute la vie privée tombe désormais automatiquement sous la surveillance de l'État ; c'est ainsi qu'il est prescrit aux sbires du Consistoire, aux « anciens », d'ouvrir l'œil sur l'existence de chacun. Rien ne doit échapper à leur attention, « non seulement les paroles, mais aussi les opinions et les idées sont à surveiller ».
Bien entendu, à dater du jour où ce contrôle universel est introduit à Genève, il n'y a plus en fait de vie privée. Confor­mément à l'opinion de Calvin selon laquelle tout homme est constamment disposé au mal, chacun est considéré d'avance comme suspect de péché et doit par conséquent accepter qu'on le surveille. Toutes les maisons ont soudain leurs portes ouvertes et tous les murs sont en verre. À n'importe quel moment, la nuit comme le jour, le marteau de votre porte peut retentir et un membre de la police ecclésiastique apparaître pour la « visita­tion » sans que vous puissiez vous y opposer. Pendant des heures — car il est dit dans les ordonnances qu'« il faut prendre le temps nécessaire pour procéder à loisir à l'inspection » —, d'honorables vieillards aux cheveux blancs doivent, tels des écoliers, répondre à une foule de questions, soit que l'on veuille se rendre compte s'ils savent bien leurs prières ou que l'on désire qu'ils expliquent pourquoi ils n'ont pas assisté au dernier prêche de Calvin. Mais la « visitation » n'est pas du tout terminée avec cela. Cette Gestapo des moeurs fourre son nez partout. Elle s'assure que les robes des femmes ne sont ni trop longues ni trop courtes, qu'elles n'ont pas de ruches superflues ou des jours exagérés, compte les bagues que l'on a aux doigts et les chaussures qui sont dans l'armoire. Du cabinet de toilette elle passe à la salle à manger, pour voir si l'on n'a pas ajouté au seul plat permis une petite soupe ou un morceau de viande, ou si l'on n'a pas caché quelque part des friandises ou de la confiture. Et le pieux poli­cier poursuit son inspection dans toutes les pièces. Il regarde dans la bibliothèque pour savoir si elle ne contient pas de livres ne portant pas le sceau de la censure consistoriale, fouille dans les tiroirs pour voir si par hasard on n'y a pas caché une image sainte ou un chapelet. Il interroge les domestiques pour leur demander des renseignements sur leurs maîtres, les enfants pour qu'ils en donnent sur leurs parents. En même temps, il prête l'oreille du côté de la rue pour s'assurer que personne n'y chante un chant profane, ne joue d'un instrument quelconque ou ne s'abandonne au vice diabolique de la gaîté. Car désormais, à Genève, on traque sans merci toute « paillardise» , toute forme de plaisir, et malheur au bourgeois qui se laisse surprendre à entrer, après le travail, dans une taverne pour y boire un verre de vin, ou à jouer aux dés ou aux cartes ! Tous les jours se poursuit cette chasse à l'homme ; le dimanche, il arrive qu'après avoir barré toutes les rues on frappe de porte en porte pour être sûr que personne n'est resté chez soi à faire la grasse matinée au lieu d'aller s'édifier au prêche de maître Calvin, cependant qu'à l'église des espions sont déjà sur place pour dénoncer les retar­dataires ou ceux qui auraient la mauvaise idée de vouloir s'en aller avant la fin des offices. Ces gardiens des moeurs sont par­tout présents et infatigables : le soir, ils vont et viennent à travers les bosquets obscurs qui bordent le Rhône pour voir s'il ne s'y trouve pas un couple d'amoureux en train d'échanger des baisers. Ils fouillent les lits des auberges et les coffres des voya­geurs. Ils ouvrent toutes les lettres qui sortent de Genève, comme celles qui viennent du dehors, et la vigilance admira­blement organisée du Consistoire s'étend très loin au-delà des murs de la ville. Chaque parole prononcée par un mécontent quelconque à Lyon ou à Paris est rapportée infailliblement. Mais ce qui rend cette surveillance plus insupportable encore, c'est qu'à ces espions appointés s'en ajoutent d'autres non payés. Car c'est une règle générale que lorsqu'un État maintient ses membres dans la terreur, on y voit fleurir bientôt la plante véné­neuse de la dénonciation. Partout où il est permis et même souhaité que l'on dénonce, des hommes ordinairement droits et honnêtes se livrent, par peur, à la délation : dans le seul but d'écarter de soi le soupçon « d'avoir porté atteinte à l'honneur de Dieu », chacun surveille son voisin. Le zelo della paura l'em­porte sur le mouchardage professionnel. Au bout de quelques années, le Consistoire pourrait cesser tout «contrôle », car tous les bourgeois sont devenus des contrôleurs volontaires. Jour et nuit coule le flot trouble de la délation, maintenant sans cesse en mouvement la roue de l'inquisition calviniste.
Sous un pareil régime de terreur constante, comment être sûr de n'avoir pas commis une infraction quelconque aux com­mandements de Dieu, étant donné qu'en fait Calvin a interdit tout ce qui rend la vie joyeuse et digne d'être vécue ? Interdits les théâtres, les réjouissances, les fêtes populaires, interdits la danse et le jeu sous toutes ses formes ; même un sport aussi innocent que le patinage provoque le mécontentement fielleux de Calvin. Interdits tous autres vêtements que les plus sobres, d'un carac­tère presque monacal, interdit par conséquent aux tailleurs de faire des coupes nouvelles sans l'autorisation du Conseil ; défendu aux jeunes filles de porter avant l'âge de quinze ans des robes de soie, et après cet âge des robes de velours, défendus les vêtements brodés d'or et d'argent, les galons, boutons et agrafes dorés, ainsi que, d'une façon générale, tout usage d'objets d'or et de bijoux. Interdits aux hommes les cheveux longs, aux femmes les coiffures savantes, interdits les robes garnies de den­telles, les gants, les souliers ajourés. Interdites les fêtes familiales de plus de vingt personnes, interdit de servir aux fiançailles et aux baptêmes plus qu'un nombre déterminé de plats ou même de sucreries, de fruits confits, etc. Défendu de boire d'autre vin que le vin rouge du pays, défendus les toasts, le gibier, la volaille, les pâtes. Défendu aux époux de se faire des cadeaux à leur mariage ou six mois après. Interdits bien entendu les rapports extra-conjugaux, ou avant le mariage. Interdit aux bourgeois de la ville d'entrer dans une auberge ; interdit à l'aubergiste de donner à boire et à manger à un étranger avant qu'il ait fait sa prière, obligation pour lui de se faire l'espion de ses hôtes et de surveiller «diligemment» toute parole et toute attitude sus­pectes. Interdit de faire imprimer un livre sans autorisation, interdit d'envoyer une lettre à l'étranger; interdites les images saintes etc les statues; surveillance stricte de l'art sous toutes ses formes. Même dans le chant des psaumes, les ordonnances veulent que l'on « veille avec soin » à ce que l'attention ne soit pas tendue vers la mélodie, mais vers le sens des paroles, car «ce n'est que dans la parole vivante que Dieu doit être célébré ». On ne permet même plus aux bourgeois de choisir librement le nom de baptême de leurs enfants. Sont interdits les noms fami­liers depuis des siècles de Claude ou d'Amédée, parce qu'ils ne se trouvent pas dans la Bible; on les remplace par des noms bibliques, tels qu'Isaac et Adam. Il est interdit de dire le « pater noster » en latin. Interdit tout ce qui rompt la grise monotonie de l'existence, et bien entendu toute ombre de liberté intellec­tuelle dans le mot écrit ou parlé. Défendue, comme le crime des crimes, toute critique à l'égard de la dictature de Calvin : les bourgeois sont expressément avertis, au son du tambour, « qu'il est interdit de parler des affaires publiques ailleurs qu'en présence du Conseil ».
Interdit, interdit, interdit : on n'entend plus que cet horrible mot. Et l'on se demande avec stupéfaction ce qui, après tant d'interdictions, peut bien être encore permis aux bourgeois de Genève. Pas grand-chose. Il est permis d'exister et de mourir, de travailler, d'obéir et d'aller à l'église. Ou, plus exactement, cette dernière autorisation n'en est pas une, c'est une obligation légale, imposée sous peine des plus graves châtiments. Impitoyable­ment se poursuit le cycle du devoir, du devoir encore et toujours. Après le dur service pour le pain quotidien, le service pour Dieu, la semaine pour le travail, le dimanche pour l'église. C'est ainsi et seulement ainsi que l'on pourra tuer Satan dans l'homme !
 
Mais comment, se demande-t-on avec étonnement, une ville républicaine, qui a goûté à la liberté pendant des décades et des décades, a-t-elle pu accepter un tel despotisme moral et religieux, comment un peuple jusqu'alors d'une gaîté presque méridionale a-t-il pu supporter un tel régime ? Comment un seul homme est-il parvenu à détruire à ce point toute la joie de la vie chez des milliers et des milliers d'individus ? Le secret de Calvin n'est pas du tout nouveau, c'est le secret éternel des dictatures : la terreur. Qu'on ne se fasse pas d'illusions : la violence, qui ne recule devant rien et raille comme une faiblesse toute humanité, est une force redoutable. La terreur systématiquement organisée et exercée par un État paralyse la volonté de l'individu, elle mine et dissout toute solidarité. Telle une maladie, elle s'insinue dans les âmes qu'elle corrode ; bientôt la lâcheté générale devient son meilleur auxiliaire, car chacun se sentant suspect suspecte les autres, et par peur les peureux vont encore au-devant des ordres et interdic­dons de leurs tyrans. Un régime de terreur bien organisé produit des miracles, et, chaque fois qu'il s'est agi de son autorité, Calvin n'a jamais hésité à en faire la preuve. Il est peu d'autocrates qui pour imposer leur façon de voir aient été aussi impitoyables que lui, et cette dureté n'est nullement excusée par le fait que, comme ses autres qualités et défauts, elle n'est qu'un produit de son idéologie. Car aucun instinct méchant ne guide Calvin ; au contraire, il est très dévoué à ses fidèles, ses amis vantent son affabilité et sa bonté. Cet humaniste aux nerfs sensibles a de plus horreur du sang et, de son propre aveu, il ne pourrait supporter la moindre cruauté. Mais le Calvin intellectuel, délicat et pieux devient aussitôt un tout autre individu dès qu'il s'agit de sa doc­trine. Pour la soutenir et la faire triompher, pour défendre son Église, il ne reculera pas devant le recours à la pire violence ; aucun moyen ne lui semblera exagéré contre les « fils de Satan », contre tous ceux qui se refusent à accepter l'infaillibilité et l'immuabilité de ses thèses. L'idéologue, le théologue en lui est inhumain et féroce, mais non l'homme. C'est là précisément le pire reproche que l'on puisse faire aux théoriciens : les mêmes personnes qui n'auraient pas la force d'assister à une seule exé­cution capitale sont capables d'ordonner sans la moindre hésita­tion des centaines d'exécutions dès qu'elles se sentent couvertes par leur « idée », leur doctrine, leur système. Être sans pitié pour tous les « pécheurs », c'est ce que Calvin considérait comme la règle suprême de son système, et appliquer ce système jusqu'au bout était à ses yeux une obligation imposée par Dieu. Il se force donc d'être dur et cruel, il lui semble que c'est pour lui un devoir d'éduquer sa propre nature, de la durcir, de la rendre impla­cable. Il pense qu'il faut s'habituer à l'inflexibilité pour mieux lutter contre le vice. Il faut dire que cet entraînement ne lui a que trop bien réussi. Il reconnaît qu'il préfère voir un innocent frappé injustement qu'un seul coupable échapper au jugement de Dieu, et lorsqu'un jour une des nombreuses exécutions ordonnées par lui à Genève se prolonge et se transforme en tor­ture par suite de la maladresse du bourreau, Calvin écrit pour s'excuser à Farel : « Si le condamné a subi une telle prolonga­tion de ses souffrances, ce ne fut certainement pas sans la volonté expresse de Dieu. » Plutôt trop dur que trop doux, lorsqu'il s'agit de l'« honneur à Dieu» , ainsi raisonne Calvin. Ce n'est que par la punition que peut naître une humanité nouvelle.
Il est facile d'imaginer avec quelle férocité une telle thèse devait être appliquée dans un monde encore moyenâgeux. Au cours des cinq premières années de la domination de Calvin, il y eut dans la ville relativement petite de Genève treize condam­nations à la pendaison, dix à la décapitation, trente-cinq à la mort sur le bûcher, chiffres qui eussent été bien plus élevés si un grand nombre de « suspects » n'avaient pas réussi à fuir à temps. En outre, pendant ce même laps de temps, on compta soixante-seize bannissements. Bientôt les cachots y sont à tel point bon­dés que le directeur de la prison se voit contraint de faire savoir au Conseil qu'il ne peut plus loger aucun prisonnier. Les tour­ments auxquels sont soumis condamnés et suspects sont si effroyables que ces malheureux préfèrent se suicider que de se laisser traîner à la chambre de torture. Devant le nombre de ces suicides, le Conseil ordonne même que les prisonniers auront les mains enchaînées jour et nuit, « afin d'empêcher toutes sortes (l'accidents ». Mais jamais on n'entend un mot de Calvin disant (le. mettre fin à de telles atrocités ! La rançon que la ville paie pour que l'« ordre » et la « discipline » règnent dans ses murs est effrayante. Balzac n'a-t-il pas écrit :
« Ceux qui voudront étudier les raisons des supplices ordon­nés par Calvin trouveront, proportion gardée, tout 1793 à Genève... Pesez ces considérations et demandez-vous si Fouquier-Tinville a fait pire. La farouche intolérance religieuse de Calvin a été moralement plus compacte, plus implacable que ne le fut la farouche intolérance politique de Robespierre. Sur un théâtre Plus vaste que Genève, Calvin eût fait couler plus de sang que le terrible apôtre de l'égalité politique. »
Cependant, c'est moins par ces mesures barbares que par les vexations systématiques et les intimidations quotidiennes que Calvin réussit à briser l'esprit de liberté des bourgeois de Genève. Il suffit de feuilleter les registres du Conseil pour avoir une idée de ses méthodes. Un bourgeois a souri lors d'un baptême : trois jours de prison. Un autre, fatigué par la chaleur, s'est endormi pendant le prêche : la prison. Des ouvriers ont mangé du pâté à leur petit déjeuner : trois jours au pain et à l'eau. Deux bourgeois ont été surpris jouant aux quilles : la prison. Deux autres ont joué aux dés un demi-setier de vin : la prison. Un homme s'est refusé à faire donner à son fils le nom d'Abraham : la prison. Un violoniste aveugle a fait danser au son de son instrument : expulsé de la ville. Quelqu'un a loué la traduction de la Bible de Castellion : expulsé également. Une jeune fille a été surprise en train de patiner, une femme s'est prosternée sur la tombe de son mari, un bourgeois a, pendant le service divin, offert à son voisin une prise de tabac : convocation devant le Consistoire, avertissement et pénitence. Des gens joyeux ont fêté les Rois : vingt-quatre heures de prison au pain et à l'eau. Un bourgeois a dit: «Monsieur» Calvin au lieu de «Maître» Calvin; des paysans ont, selon l'antique coutume, parlé de leurs affaires en sortant de l'église : la prison, et encore la prison. Un homme a joué aux cartes : au pilori, les cartes autour du cou. Un autre a chanté dans la rue d'une façon exubérante : on lui donne l'ordre d'« aller chanter ailleurs» , autrement dit, on le chasse de la ville. Deux bateliers se sont battus sans qu'il y ait eu mort d'homme : exécutés. Mais ce sont les protestations contre la dictature poli­tique et spirituelle de Calvin que l'on punit le plus férocement. Pour avoir attaqué publiquement la théorie de la prédestina­tion de Calvin, un homme est fouetté jusqu'au sang à tous les carrefours de la ville, puis banni. Un imprimeur qui a eu l'au­dace, étant en état d'ivresse, de lancer des insultes contre Calvin, est condamné à avoir la langue percée avec un fer rouge, puis on le chasse de la ville. Jacques Gruet, rien que pour avoir appelé Calvin un hypocrite, est torturé et exécuté. Chaque infraction, même la plus insignifiante, est en outre inscrite avec soin dans les registres du Consistoire, de sorte que la vie privée de chacun est sans cesse contrôlée. La police de Calvin ne connaît pas plus que lui de pardon ou d'oubli.
Un tel régime de terreur doit inévitablement avoir pour résul­tat d'abattre et de démoraliser les individus comme la masse. Quand, dans un État, chaque citoyen doit s'attendre à tout moment à être interrogé, perquisitionné, quand il sent constam­ment fixés sur lui des regards à l'affût de ses moindres gestes, quand des oreilles écoutent chacune de ses paroles, quand la porte de sa maison peut s'ouvrir à chaque instant, la nuit comme le jour, pour de soudaines « visitations », alors les nerfs se relâ­chent peu à peu, un état de peur généralisée se produit, qui s'empare petit à petit, par contagion, des plus courageux. Toute volonté de résistance doit finalement succomber dans une lutte aussi vaine, et bientôt, grâce à ce système de dressage, à cette « discipline », la ville de Genève deviendra tout à fait telle que l'a voulue Calvin : dévote, timide, terne, entièrement soumise a une seule volonté : la sienne.
Au bout de quelques années de cet assujettissement, Genève (lé) à changé. On dirait qu'un voile gris a été étendu sur cette ville autrefois libre et gaie. Les vêtements aux couleurs vives ont disparu, on n'entend plus le son des cloches du haut des tours ni (le chants joyeux dans les rues. Les auberges sont sans vie depuis que le violon ne s'y fait plus entendre, que les boules ne roulent plus dans les hangars, et que les dés ne cliquettent plus, légers, sur la table. Les bals sont vides, et désertes les allées obscures où se donnaient autrefois rendez-vous les couples amoureux. Seule l'église rassemble tous les dimanches les hommes en une communauté grave et silencieuse. La ville a maintenant un visage sévère et morose ; peu à peu tous ses habitants prennent même, par peur ou par une sorte de mimétisme inconscient, l'attitude raide de Calvin, sa gravité inflexible. Ils ont quitté leur démarche légère et insouciante, leurs yeux n'osent plus montrer de chaleur, de peur que leur cordialité ne passe pour de la sensualité. Même dans l'intimité ils ont pris l'habitude de chuchoter au lieu de parler, car derrière les portes il se pourrait que les domestiques et les servantes fussent aux aguets. Qu'on n'attire pas l'attention, ni par ses vêtements, ni par une parole irréfléchie, ni par une mine gaie ! Pourvu qu'on ne se rende pas suspect ! Le mieux est de rester chez soi : là, du moins, murs et verrous protègent les gens dans une certaine mesure contre les regards indiscrets et les soupçons. S'ils sont obligés de sortir, ils glissent muets et le regard baissé, enveloppés dans leurs man­teaux noirs comme s'ils se rendaient au prêche ou à un enterre­ment. Les enfants eux-mêmes, élevés dans cette atmosphère sévère et que l'on terrifie aux « réunions de prière et d'édifi­cation », ont cessé d'être vivants et bruyants ; eux aussi ont l'air de se courber devant une menace invisible. Tristes et craintifs, ils font penser à des plantes dont les fleurs chétives éclosent dans l'ombre froide, loin de tout soleil.
Régulier comme une oeuvre d'horlogerie, jamais interrompu par aucune fête, se poursuit en un tic-tac triste et sans chaleur le rythme de cette ville, monotone, ordonné et sûr. Les étrangers s'y promenant pourraient penser qu'elle est en deuil, tellement les gens ont l'air sombre, tellement les rues sont muettes et sans joie, terne et oppressée l'atmosphère intellectuelle. Le dressage et la discipline, certes, y sont admirables, et la gloire de sa piété est répandue dans le monde entier, mais cette sévérité que Calvin a imposée à Genève est payée par la perte immense de toutes les forces sacrées qui ne naissent que de l'exubérance et de l'excès. (…)
 
Craindre un dictateur, cela ne veut pas dire qu'on l'aime, et se soumettre extérieurement à un régime autoritaire ne signifie pas qu'on le trouve juste. Certes, pendant les premiers mois qui suivent le retour de Calvin l'admiration pour lui est unanime, tant chez les bourgeois que chez les dirigeants. Maintenant qu'il n'y a plus qu'un seul parti, tous les partis semblent être avec lui, et la plupart des gens s'abandonnent avec enthousiasme à l'ivresse de l'unité. Mais bientôt la déception commence. Tous ceux qui ont appelé Calvin afin qu'il remette de l'ordre dans la ville espéraient secrètement que ce féroce dictateur dès que la « discipline » serait assurée, relâcherait quelque peu la sévérité de son régime super-moral. Au lieu de cela, ils constatent de jour en jour que les rênes se tendent de plus en plus, jamais ils n'entendent une parole de remerciement pour les sacrifices immenses qu'ils font au détriment de leur liberté ; au contraire, il leur faut écouter du haut de la chaire des paroles comme celles-ci : « Une potence serait nécessaire pour y pendre sept ou huit cents jeunes Genevois, afin de pouvoir introduire enfin de bonnes mœurs et une véritable discipline dans cette ville cor­rompue. » Ils se rendent compte maintenant qu'au lieu d'un médecin des âmes, c'est un ennemi de leur liberté qu'ils ont intro­duit chez eux; les mesures de plus en plus rigoureuses imposées par Calvin finissent par lasser même ses plus chauds partisans.
Ainsi quelques mois à peine se sont écoulés et déjà le mécon­tentement recommence : de loin, sa «discipline » apparaissait beaucoup plus séduisante que de près. Maintenant les couleurs romantiques pâlissent, et ceux qui hier encore poussaient des cris de joie commencent à gémir doucement.
 
 
Conscience contre violence, Stefan Zweig, traduit par Alzir Hella, Castor Astral, 1987 p. 53 à 68