Des petits bouts d'histoire à grignoter pour le plaisir

BRÈVES D’HISTOIRE, HISTOIRES BRÈVES

 
La rubrique Castellion et la rubrique Histoire vous proposent des choix de lecture de textes rédigés par des historiens sur les deux figures que sont Castellion et Calvin et sur la vie à Genève dans les premiers temps de la Réforme. Ces textes sont tous extrêmement référencés et cherchent à décrire une période et ses vicissitudes de la manière la plus cohérente possible. La rubrique Brèves d’histoire présente, quant à elle, des petits morceaux de puzzle qui vous donneront – nous l’espérons - envie d’en savoir plus et de vous plonger dans les autres rubriques.
 
 
Calvin et la gourmandise
 
 « Ceux qui ont inventés ainsi tant de variétés, afin de remplir les appétits, il est certain qu’ils ont offensé Dieu, et qu’on les doit détester, même s’ils ont été approuvés en leurs temps et qu’on ait dit : O voilà un bon cuisinier : o voilà un bon maître d’hôtel ; qu’ils ont fait gloire quand ils ont inventé beaucoup de friandises, qu’ils ont mêlé les choses pour faire des saupiquets nouveaux, et je ne sais quoi pour complaire à ceux qui demandaient d’être traités trop délicatement. Il faut détester tout cela, et serait à souhaiter que de telles gens fussent avortés au ventre de leur mère »
Jean Calvin, 3ème sermon dur le Deuter. Chap. XXII, C.O. 28, col.35. (Mercredi 8 janvier 1556)
 
Que dirait donc Calvin en découvrant le « Chocolat Calvin » imaginé par les organisateurs du Jubilé Calvin 09 ? Iraient-ils les « avorter au ventre de leur mère » ?
 
http://www.calvin09.org/media/pdf/medien/081208_description_chocolat_calvin09.pdf
 
 
Calvin choisit les prénoms des enfants genevois
 
Certains pasteurs refusent le baptême des enfants lorsque le prénom choisi n’est pas à leur goût. C’est le cas, lorsqu’ils trouvent qu’un prénom a une consonnance « papiste » (c’est-à-dire catholique) comme le prénom Noël ou les noms des rois mages Balthazar, Gaspard, Melchior. A l’époque, il était de coutume que le parrain de l’enfant donne son propre nom à l’enfant baptisé. Comme les prénoms Balthazar et Gaspard, entre autres, étaient des prénoms très usuels, des affrontements eurent lieu dans les églises entre parrains et pasteurs qui refusaient les noms choisis. Certains pasteurs baptisèrent même les enfants sans demander l’avis des parents d’un nom qui leur plaisait et leur semblait plus respectueux de l’évangile.
 
En 1546, du fait des affrontements entre les pasteurs et la population, le Conseil charge Calvin d’établir une liste de prénoms interdits et lui donne l’autorité de la publier au peuple. Prénoms interdits : Claude, Suaire, Gaspard, Balthazar, Melchior, Mama, Baptiste, Ange, Esprit, Emmanuel, Sauveur, Toussaint, Croix, Noël, Dimanche, Gonin, Mermet, Sermet, Tivent, Monet.
 
Chapuis refuse de baptiser son fils Abraham (nom choisi par le pasteur)
On le met en prison. Il est libéré lorsqu’il accepte de crier merci à Dieu et à la justice.
 
En 1552, (après les élections de février, il n’y a plus qu’un seul syndic favorable à Calvin), l’interdiction est abolie par le Conseil.
 
En 1561, Calvin réussit à réintroduire l’interdiction dans les Ordonnances ecclésiastiques de 1561 (C.O. 10 col.103-104)
 
Cette histoire de choix des prénoms peut sembler anecdotique, mais lors de l’imposition d’un régime, rien n’est anecdotique, surtout pas la réglementation de l’intime. La Grèce des colonels interdisaient en plein 20ième siècle l’utilisation du prénom usuel « Elephteria » qui signifie « Liberté ».
 
  
Calvin et la superstition : « un esprit éclairé » qui croit aux sorcières

Calvin est connu pour son « Traité des reliques » dans lequel il ridiculise avec verve les « superstitions catholiques » concernant notamment les reliques conservées dans les églises. On le présente comme un homme éclairé par sa confiance en la raison, révolutionaire par rapport aux croyances primitives de son temps.

Toutefois, lorsque Calvin explique que l’on brûle des sorcières et des sorciers parce qu’ils ont amené la peste sur Genève par leurs enchantements malveillants, on l’excuse tout de go, en expliquant qu’il s’agissait de croyances de son temps et non, bien entendu, de superstitions primitives…
 
 
 
Jacques Gruet : le procès de l’hérésie privée
 
 Jacques Gruet est arrêté sur l’accusation d’avoir placardé une affiche à St-Pierre critiquant les pasteurs. On perquisitionne chez lui et on trouve des textes privés qui remettent en cause Calvin et Moïse. Il est soumis à une très violente torture, car on désire qu’il livre, sur l’affaire des placards, des complices dont Calvin voudrait se débarasser. Il avoue avoir placardé l’affiche à Saint-Pierre mais nie avoir eu des complices. Après un mois de torture, le malheureux homme supplie qu’on le tue pour abréger ses souffrances. Il est condamné à mort le 25 juillet 1547 pour crime de lèse-majesté. On traîne un homme agonisant au supplice. Il a la tête tranchée et clouée au gibet.
   
 
L’adultère en trois mots, en trois peines

Avant l’arrivée de Calvin à Genève, l’adultère n’est pas un crime capital. Selon les lois, en
 
  • 1534 : les « coupables » doivent se réformer, sous peine d’être fouettés et bannis
 
  • 1547 : les « coupables » sont condamnés à 9 jours de prison au pain et à l’eau et à une amende
 
  • 1566 : les « coupables » sont punis de la peine de mort
 
Les peines de mort pour adultère – sans base légale civile officielle – sont toutefois pratiquées depuis de nombreuses années avant 1566[1].
 
Pour en savoir plus sur la répression de l’adultère dans la Genève calviniste, voir l’article La répression de l’adultère avant, pendant et après Calvin, extrait de VERNHES RAPPAZ Sonia, La noyade judiciaire à Genève : 1558-1619, 2 Vol, Genève, 2008
 
   
Sur le traitement de l’histoire et l’affaire Servet, extrait de l’article de Rachad Armanios paru dans le Courrier

« Aujourd'hui, Servet fait figure d'alibi, relève Christian Grosse[2]: «En citant le cas exceptionnel de Servet, on accepte l'intolérance de Calvin, la présentant comme normale, puis on tire un trait sur la question. Or, en se focalisant sur Servet, on perd de vue la dimension sociale du traitement de la dissidence à Genève. De plus, l'intransigeance est certes la norme au XVIe siècle, mais à Genève, elle a été appliquée avec des moyens particulièrement efficaces.»

 
Retrouvez Christian Grosse, maître-assistant au Département d'histoire de l'Université de Genève dans notre rubrique Interviws.
  
 
Une ballade aléatoire[3] dans les Registres du Consistoire et du Conseil [4] de Genève
 
 
Consistoire Jeudi 18 octobre 1548
 
La marrastre de Georges, de St-Gervais a critiqué les pasteurs.                     
 
15 jours de prison et menace d’un bannissement d’un an.
 
Registre du Conseil 1948-1950
 
11.11.1549     
 
Simon Mailler et autres. Ont joué aux quilles le jour de la Cène                                                 
 
Arrêtés et mis en prison.
 
07.10.1549
 
Pierre de Chaynoz, grangier de pierre Bonna, ne s’est pas présenté au Consistoire plusieurs fois.
 
Prison pour rébellion
 
Pierre des Plain. Ivrognerie                                                                                                                   
 
Prison 3 jours
 
11.11.1549
 
Calvin se plaint que les policiers fassent mal leur travail
 
Maurris Perresodz contre la veuve de Anthoine Chalvet. Ont paillardés.
                           
Prison
 
25.11.1549
 
La femme de Pierre Sermot, dit Veyron, et son fils s’est disputée avec son fils et n’a pas voulu aller au Consistoire pour s’expliquer
       
Prison pour rébellion
 
03.12.1549
 
Michel Goudin. A joué et est allé à la taverne.
 
Prison pour une semaine
 
06.01.1550
 
Bernard Mollier. A demandé des cartes en les appelant "psaumes de David".
 
3 jrs de prison au pain et à l’eau
 
Pierre Mamburier. A paillardé. Prison
 
13.01.1550
 
Françoise Voisin. A paillardé. Prison
 
Balthazar Sept, Gaspard Favre, Michel Sept et Johan de la Martz. Se sont déplacés en ville avec une luge et des chevaux.                                                                                                                                                                                                
Remontrances
 
Jehan Le Bragard. A couché avec une fille.
 
Prison pour les 2
 
20.01.1550
 
Claude Rossetti. Refuse d’aller au Consistoire.                                                                              

3 jours de prison.
 
Calvin demande que l’on n’amoindrisse pas les ordonnances sur les danses. Est arrêté par le Conseil :
Si on danse ou on chante :                
 
3 jours de prison au pain et à l’eau + amende de 60 sols
 
 
Consistoire Jeudi 4 juillet 1560
 
Jean Barrois et sa femme se plaignent de leur fille âgée de 13 ans qui s’en va coucher par les rues, se veut précipiter a retrait, ne leur veut en rien obéir et dit qu’elle s’en veut retourner à la papauté. Des voisins déposent que la fille est traitée trop durement, qu’elle est enfermée et qu’elle a été trouvée saignante.
Avis de leur dire qu’ils se mêlent de leurs affaires sans entreprendre de corriger les parents de ladite fille quand ils la reprennent. Et quant au reste, soit dit au père et à la mère de supporter la fille en ses infirmités. Cependant, Messieurs sont priés de la mander quérir sans faire semblant de rien puis la mander à l’hospital pour être très bien fessée de verges comme elle le mérite. (cité aussi in O.C.Tome 21, col.733)  
  

 

Une après-midi de lecture aux Archives de l’Etat de Genève

 

Registre des Procédures criminelles au temps de Calvin : citations aléatoires d’une après-midi de lecture.

 
Hérésie
 
09.06.1545, Catherine Collion, Pendue le 18.07.1545 pour rébellion et hérésie.
 
30.06.1547, Jacques Gruet, Décapité le 26.07.1547 pour athéisme « immoralité ». Des écrits privés, retrouvés trois ans après sa mort, sont brûlés le 23.05.1550 par le bourreau.
 
Adultères
 
15.05.1560, Marie Choyarde, Fouettée par la ville jusqu’au sang et bannie à perpétuité sous peine de mort.
 
21.05.1560, Pierre de la Planche, Même peine, commuée sur appel à 9 jours de prison au pain et à l’eau car s’est repenti.
  
07.08.1560, Anne Lemoine, Noyée dans le Rhône. Antoine Cossonex, Décapité
 
02.12.1560, Claude Clerc, Condamné à être fouetté par la ville. Peine commuée en 9 jours de prison sur recours.
 
20.12.1560, Jacques Leneveu, Décapité, pour plusieurs adultères.
 
23.12.1560, Bernardine Neyrod, Noyée dans le Rhône le 11.07.1560. (2ème accusation d’adultère)
 
24.12.1560, Guillaume Dugerdil, Fouetté par la ville jusqu’au sang et banni à perpétuité sous peine de mort.
 
19.01.1562, Jacques Lombard, Fouetté par la ville jusqu’au sang.
 
26.02.1562, Judith Tourment, Fouettée par la ville jusqu’au sang et bannie à perpétuité sous peine de mort. Etienne Gémau, Fouetté par la ville jusqu’au sang et banni à perpétuité sous peine de mort.
 
Danses
 
30.09.1560, 50 personnes, Condamnées à 1 ou 2 jours de prison pour avoir dansé.
 
Suicides
 
28.10.1555, Jean Jourdin, Condamné à être empalé par le cou sur une perche à côté du gibet.
 
18.12.1556, Gervais Nadoye, Tentative de suicide : condamné à être fouetté jusqu’au sang et banni à perpétuité sous peine de mort.
 
18.09.1561, Bonaventure Gonbon Son corps est traîné dans la ville sur une claie et jeté dans le Rhône dans un tonneau.
 
Blasphèmes, Lèse-majesté
 
28.09.1546, Pierre Dejoux, Condamné à demander pardon à Dieu et à la
justice à genoux et la torche au poing sur les places de la ville pour avoir dit à
propos de sa récolte de blé trop abondante : « Maugré Dieu qui en a tant
fait venir. »
 
27.04.1560, Jean Plat, Détenu pour avoir dit à deux ministres qui reprenaient un jeune garçon qui avait juré dans la rue : « Laissez-le. ». Condamné à 24 heures de prison et à faire réparation publiquement à l’endroit de l’offense.
 
19.05.1561, Paul Covat, 12 ans, Fouetté pour avoir dit : « Les ministres ne sont que des diables. »
           
05.09.1561, Vallier Flament, Fouetté par la ville jusqu’au sang et banni à perpétuité pour libertinage et blasphème.
 
  
« Les idées larges et généreuses de Calvin[5] » en matière de religion
 
 Au temps de Calvin, une célébration de la messe sur le territoire de Genève était punie par la mort.
Les catholiques pouvaient résider sur le territoire de Genève uniquement s’ils étaient des serviteurs.
 
    
La création de l’Académie de Genève grâce à l’argent des « Enfants de Genève », les patriotes genevois adversaires de Calvin qui se sont enfuis ou ont été bannis

On crédite à juste titre Calvin de la fondation de l’Académie de Genève qui deviendra l’Université qui fête en 2009 ses 450 ans d’existence. Mais on omet souvent de spécifier quelques détails.

 
1)     L’Académie de Genève est une récupération intelligente et opportune de l’Académie de Lausanne en exil, comme nous l’explique Bernard Reymond[6] :
 
« En 1537, les Bernois ouvrent à Lausanne la première Académie réformée de langue française et réussissent à la doter d’un corps enseignant d’une qualité telle que les étudiants ne tardent pas à affluer de toute l’Europe. Selon certains historiens, l’Académie de Lausanne comptait à ce moment-là jusqu’à 700 étudiants. Mais en déstituant et banissant Viret, le suzerain bernois porte à l’Académie de Lausanne, en 1559, un coup dont elle ne se relèvera jamais complètement tout au long de l’ancien régime : par désaveu de la mesure prise par le suzerain et par solidarité avec le banni, les professeurs les plus réputés abandonnent leurs fonctions et se réfugient à Genève. Calvin et Bèze saisissent cette occasion aux cheveux, récupèrent ce corps professoral en déshérence et fondent à leur tour l’Académie qui va donner aux enseignants venus de Lausanne, la possibilité de poursuivre leur enseignement. C’est donc en bonne partie à la maladresse des mesures prises à Lausanne par les Bernois que Genève doit l’existence de son Académie, ce qui ne diminue évidemment en rien les apports de Calvin et de Bèze à cette institution. »
 
2)     Cette Académie de grand renom en ce qui concerne la diffusion de la théologie calviniste ne possède pas de faculté de médecine, ni de faculté de droit ou de sciences. On y enseigne la théologie de Calvin, les saintes écritures, le latin, le grec et l’hébreu. Son but est de contribuer au rayonnement de Calvin, non au développement des connaissances. En tous cas 118 théologiens, mais peut-être plus de 220 se retrouvent parmi les pasteurs qui vont instaurer la Réforme ailleurs.[7]
 
3)      Le plus ironique de la création de ce haut lieu de diffusion du calvinisme est la manière dont elle a été financée. En effet, c’est grâce à la défaite politique des « Enfants de Genève », comme s’appelleront, en exil, les patriotes genevois, adversaires de Calvin, et à la confiscation de leurs biens après leur exécution, leur bannissement ou leur fuite, que Calvin a enfin disposé de l’argent nécessaire à la création de l’Académie…[8]
 

[1] VERNHES RAPPAZ Sonia, citant KINGDON Robert, Adultery and Divorce in Calvin’s Geneva, Harvard University Press, 
London 1995.
 
[2]Christian Grosse, maître assistant au Département d'histoire de l'Université de Genève et auteur d'une thèse intitulée les Rituels de la Cène
 
[3] Des citations prises au gré de la lecture des Registes du Consistoire, sans but spécifique ou sujet de prédilection.
 
[4] Le Consistoire est le tribunal laïco-religieux de contrôle des mœurs. Le Conseil est à la fois le gouvernement et le pouvoir judiciaire.
 
[5] Cf cité du site web www.calvin09.org
 
[6] REYMOND Bernard, Le protestantisme et Calvin : que faire d’un aïeul si encombrant ?, Labor et fides, Genève, 2008, p.30.
 
[7] Chiffres fournis par Philip Benedict, Professeur d’Histoire auprès de l’Institut d’Histoire de la Réforme, lors de son cours public sur Calvin donné le 14.05.2009 à Uni-Mail à Genève.
 
[8] Cf. le cours public sur Calvin de Philip Benedict, Professeur d’Histoire auprès de l’Institut d’Histoire de la Réforme, donné le 14.05.2009 à Uni-Mail à Genève.