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SEBASTIEN CASTELLION, UNE DES BELLES FIGURES DE LA REFORME
SEBASTIEN CASTELLION, UNE DES BELLES FIGURES DE LA REFORME
Préface de l’art de douter et de croire, d’ignorer et de savoir de Sébastien Castellion, par son traducteur Charles Baudouin, Edition Jeheber, Genève, 1953.
Sébastien Castellion est une des belles figures de la Réforme. Certes, il se tient dans la pénombre, mais à la manière de ces personnages secondaires qui, dans certains tableaux de maîtres, dont ils occupent l’angle ou l’arrière-plan, constituent à eux seuls, si l’on se penche sur eux, une œuvre parfaite, et digne de retenir l’affection la plus intime des connaisseurs. D’autres tiennent l’avant-scène ; d’autres sont les héros acclamés par l’histoire. Mais le domaine de l’histoire est le temps et le temporel. Même dans un mouvement spirituel, elle voit d’abord ce par quoi ce spirituel s’insère dans le temporel ; elle voit d’abord, dans des réformateurs, les politiques qu’ils peuvent être par surcroît, ces politiques toujours portés à appuyer leur pouvoir moral sur le « bras séculier ». Mais les figures les plus purement spirituelles, donc peut-être les plus authentiquement représentatives du mouvement dans son essence propre et dans sa signification humaine, sont précisément de celles qui se tiennent dans la marge dégradée de la glorieuse lumière.
Castellion est de ceux-là. Il est, dans le sein même de la jeune Eglise réformée, celui qui s’élève contre l’absolutisme du maître Calvin, parce que sa conscience le lui commande. Au moment où le mouvement de libération risque de devenir à son tour un nouveau conformisme, Castellion est le non-conformiste, qui sauve une fois de plus la petite flamme aussitôt menacée qu’allumée. Il est celui dont Michelet a pu écrire, dans sa Renaissance : « un pauvre prote d’imprimerie, Sébastien Castellion, posa pour tout l’avenir la grande loi de la tolérance. » Nous possédons sur Castellion un livre d’Etienne Giran, et une thèse magistrale de Ferdinand Buisson, où c’est toute une époque qui revit dans ses drames les plus passionnants pour l’esprit moderne.
Aujourd’hui où la liberté de pensée, que le dernier siècle avait pu croire un apanage dûment acquis, redevient l’objet de lutte et doit être chaque jour, ici et là, reconquise, l’on revient à Castellion et l’on interroge son combat avec une émotion plus proche. Stefan Zweig, qui s’est fait une spécialité des biographies « représentatives », au sens d’Emerson, lui a consacré un livre, digne pendant de sa Vie d’Erasme.
Une fois de plus, Zweig sait éviter l’écueil de la « biographie romancée », parce que la vie qu’il conte n’est pas pour lui une collection d’épisodes, mais l’incarnation d’une idée, et dans le cas particulier, d’une idée qui lui tient à cœur : les vaincus de l’histoire, véritables vainqueurs.
(…)
« L’histoire n’a pas le temps d’être juste », écrit Zweig dans l’introduction de son Castellion ; au poète de se pencher sur ces « soldats inconnus » d’un grand combat : celui de l’esprit de liberté et d’humanité contre le fait et la force, contre les puissances amorales et inhumaines, du « weltgeist », celles-là mêmes que Keyserling dirait « telluriques » et qui, s’insinuant presque chez les meilleurs, alourdissent bientôt, comme dit Péguy toute « mystique » en « politique » et risquent sans cesse de rétablir, sous un déguisement nouveau, la même pesanteur de tyrannie – si l’on n’y veille ; et nulle part cet esprit ne se présente plus pur que chez un Castellion.
Car il ne faut pas que le mot, un peu trop romantique, de Michelet nous trompe : ce « pauvre prote » est un grand humaniste et helléniste, qui, s’il dut faire de chétifs métiers, c’est à cause des persécutions qu’il subit pour garder son âme libre.
Il est beau de pénétrer dans cette vie, à la suite d’un guide tel que Buisson, Giran, Zweig. Voici Castellion qui voit, à Lyon, brûler des hérétiques et qui en conçoit une inextinguible horreur ; le voici réfugié à Genève, instituteur dans la nouvelle cité de Calvin ; puis il ambitionne le rôle de prédicateur de la parole de Dieu, ce que les autorités trouvent légitime. Mais ici nous voyons éclater un premier conflit : Calvin fait opposition, car l’avis de Castellion diffère du sien propre sur deux points bien accessoires semble-t-il, de la doctrine : son crime est de voir dans le « Cantique des cantiques » un chant d’amour profane, et d’avoir une interprétation personnelle de la descente de Jésus dans l’Enfer. C’est assez pour déchaîner les foudres. Castellion dut quitter Genève, et c’est alors qu’il occupa une position subalterne chez l’imprimeur Oporin – Oporinus comme on disait en latin – à Bâle. Mais bientôt ses mérites rares seront reconnus ; il enseignera le grec à l’Université de Bâle et pourra mener à chef ce travail considérable qu’est la double traduction de la Bible en latin et en français.
Mais voici l’affaire Servet. Castellion ne peut se contenir. Il publie, avec quelques autres, sous le pseudonyme de Martin Bellius, le De haereticis.La seule dédicace de Castellion au duc de Wurtemberg consiste en une douzaine de pages un manifeste immortel. La tolérance, un moment, s’appellera « bellianisme », ce qui, aux yeux des orthodoxes, a l’avantage de sonner comme le nom d’une hérésie nouvelle. Calvin défend sa conduite non sans une certaine mauvaise conscience mal avouée. Castellion répond par une argumentation serrée « Contra libellum Calvini ». Calvin traite désormais Castellion en ennemi personnel. Il obtient des autorités de Bâle qu’il lui soit interdit de ne rien publier. Le cercle se resserre autour de Castellion, qui a le tort de penser et de dire que ce n’est pas en tuant pour la foi, mais en se faisant tuer, que l’on prouve quelque chose. Peut-être un sort l’attendait, aussi cruel et lamentable que celui de son compagnon, le vieux Bernardo Ochino, quand la mort vint, providentielle, le couvrir contre des ennemis que le fanatisme avait rendu féroce.
L’histoire est belle, pleine de leçons et de dramatique grandeur. La personnalité est attachante. L’on se dit que c’est justice de conter cette vie héroïque. L’on se félicite de l’initiative prise par le pasteur J. Schorer de publier pour la première fois le testament spirituel : « De arte dubitandi »... de l’art de douter, de savoir et d’ignorer » de Castellion, ainsi que des pages choisies où transparaissent, avec réserve mais avec force, certains traits émouvants de ce parfait humaniste, de cette noble et modeste conscience.
Charles Baudouin