Par Christian BUIRON (non vérifié), le ven, 07/23/2010 - 21:13.
Sortie en librairie du nouveau livre de Christian Buiron:
Sébastien Castellion (1515-1563) Défenseur de la Tolérance et de la Liberté de conscience - histoire du monument de Saint-Martin-du-Fresne érigé par la volonté des francs-maçons, des radicaux-socialistes et des libres croyants.
Editions M&G Bourg-en-Bresse (Ain) France. (ISBN 978-2-35411-025-3)
La préface est de Samuël Tomei, docteur en histoire, auteur de Clémenceau le Combattant et d’une thèse de doctorat d’histoire contemporaine sur Ferdinand Buisson (1841-1932) – Protestantisme libéral, foi laïque et radical-socialisme (prix de l’Assemblée Nationale 2004).
Ce livre traite d’une histoire étonnante et contient également de nombreux textes sur Sébastien Castellion (articles des journaux de l’époque, de larges extraits de la thèse de Ferdinand Buisson et tous les discours prononcés de 1926 et 1953, bref un ensemble de textes qui traitent de la tolérance et de la liberté de conscience.
L’ensemble permet d’avoir une bonne vision de la vie, de l’œuvre et de la pensée de Castellion, l’homme qui s’est levé, seul, contre la violence de Calvin.
Préface
Parmi les figures de la liberté de conscience, certaines restent méconnues qui ne sont pourtant pas les moins nobles ni celles auxquelles nous devons le moins.
Si Michelet notait bien qu’« un pauvre prote d’imprimerie, Châtillon, seul, défendit Servet, et posa pour tout l’avenir la grande loi de tolérance », il fallut attendre la fin du XIXe siècle et la publication de la thèse de Ferdinand Buisson, l’architecte de l’école laïque de la Troisième République, pour qu’on mesure l’importance de Sébastien Castellion, philosophe de la tolérance, de la liberté du sujet, pédagogue novateur, qui risqua sa vie à trop penser en dehors de l’orthodoxie calvinienne.
La vision à Lyon des bûchers où l’on brûla, en janvier 1540, trois luthériens révolta le jeune humaniste âgé de vingt-cinq ans. Il rejoignit la Réforme et, devenu un proche de Calvin, le suivit à Strasbourg puis Genève où il publia les Dialogues sacrés, ouvrage qui fait de lui, selon Charles Nodier, « sous plus d’un rapport, le Fénelon des protestants ». Castellion entreprit une traduction du Nouveau Testament en français que Calvin vit d’un œil suspect. Il commençait de lui échapper. Puis les deux hommes se brouillèrent définitivement : le puîné refusait d’admettre la sainteté du Cantique des cantiques et doutait de l’article du Symbole des Apôtres relatif à la descente de Jésus Christ aux enfers. Castellion, conformément au principe protestant de libre examen, réclamait la liberté d’interprétation, le droit de divergence. Il quitta Genève pour Bâle en 1544 où, pour vivre, il devint le prote évoqué par Michelet.
En 1553, à l’instigation de Calvin, l’antitrinitaire Michel Servet fut brûlé vif à Genève en tant qu’hérétique. Castellion ne partageait pas les idées de l’Espagnol, pour lui aussi un hérétique. Seulement, il ne pouvait accepter qu’on ruine les idées d’un adversaire autrement que sur le terrain de l’argumentation. Dans un ouvrage collectif sur la tolérance des hérétiques, il signa un texte du nom de Martin Bellius – le bellianisme devenant dès lors la bête noire des calvinistes. C’est l’époque où Castellion écrivit son Contre le libelle de Calvin, resté manuscrit jusqu’en 1612 et traduit du latin en français seulement en 1998. Dans ce volume on peut lire ces mots devenus fameux : « Tuer un homme, ce n’est pas défendre une doctrine, c’est tuer un homme. Quand les Genevois tuèrent Servet, ils ne défendirent pas une doctrine, ils tuèrent un homme ».
Plus tard, il démontait pièce à pièce la doctrine de la prédestination calvinienne qui suppose la Chute inhérente au plan divin : l’homme est voué au salut ou à la damnation éternelle dès sa naissance. Castellion pensait au contraire que Dieu avait laissé l’homme libre de pécher ou non. Aussi, selon lui, l’homme n’est-il naturellement ni bon ni mauvais mais capable de tout bien, pour peu qu’il le veuille.
Bourreau de travail, il n’a cessé de traduire, d’écrire, entre autres De l’art de douter et de croire, d’ignorer et de savoir, livre dans lequel Buisson verrait une sorte de « préface d’un Discours de la méthode appliqué aux questions théologiques, la démonstration de la légitimité du doute et de sa nécessité ». Ses adversaires, au premier rang desquels Théodore de Bèze, s’acharnèrent contre lui, l’accusant non seulement, à l’instar de Calvin, d’être « un instrument de Satan », mais aussi un libertin, un pélagien, un anabaptiste, un papiste et même un voleur. Il répondit en novembre 1563 que, ces termes s’excluant, il ne pourrait donc se voir reprocher des méfaits contradictoires… Epuisé par sa tâche, usé par les calomnies, il mourut à l’âge de quarante-huit ans le 29 décembre de la même année, pour la joie de ses contempteurs comme Bullinger : « Castellion est mort, tant mieux. » On ensevelit sa dépouille sous le cloître de la cathédrale de Bâle.
Pour Castellion, la religion se ramène à la foi et la foi à l’effort moral. Etienne Giran souligne bien que l’hérétique – littéralement, celui qui choisit – a mis en évidence la différence essentielle entre foi et croyance. Castellion privilégie en effet l’esprit sur la lettre, le libre examen sur l’obéissance au dogme. Tout est révisable et indéfiniment perfectible. Au centre de sa pensée se trouve la conscience (voix de Dieu en nous), ce « sens propre » qu’il place au-dessus des institutions, de la tradition. Libre, l’homme est placé en face du devoir que sa conscience le pousse à accomplir. Il nous donne cette conception de l’homme libre, donc responsable, donc solidaire, chère à Ferdinand Buisson.
Selon ce dernier : « Penseur solitaire, traité tour à tour de rêveur creux et de dangereux conspirateur, novateur plus redouté que connu, fuyant le bruit, ne parlant que sous l’aiguillon de la conscience qui le faisait polémiste malgré lui, il semble [que Castellion] meure tout entier avant d’avoir dit tout haut sa pensée, et l’on devait s’attendre à voir promptement s’effacer le sillon qu’il avait plutôt tracé que creusé. » Reste que, écrit le même Buisson dans une brochure éditée en 1926 à l’occasion de l’inauguration, à Saint-Martin-du-Fresne, de la plaque commémorative dont il va être question dans les pages suivantes, « l’homme qui a consacré sa vie entière à la liberté de conscience » a fait entendre « avec deux-cents ans d’avance la voix de la Révolution, qui est celle de la raison et des droits de la personne humaine ».
On ne peut donc que louer ceux qui, aujourd’hui, s’emploient à raviver sa mémoire et cultivent son exigence morale.
Samuël Tomei .
Auteur d’une thèse de doctorat d’histoire contemporaine sur Ferdinand Buisson (1841-1932) – Protestantisme libéral, foi laïque et radical-socialisme, Lille, ANRT, 2004, 888 p. (deux tomes).
Ayant eu vent d’un projet de déplacement du monument dédié à Sébastien Castellion, à Saint-Martin-du-Fresne (Ain), Christian Buiron a poussé la curiosité en menant ses investigations sur l’érection de cette stèle.
Peu de chercheurs se sont intéressés à cet homme essentiel dans l’histoire de la tolérance et de la liberté de conscience, et pourtant presque ignoré depuis le XVIè siècle.
Sa curiosité aurait pu être satisfaite après la mise à jour d’un historique rempli de controverses et de débats, flétri par une dégradation en 1942 et rehaussé par une seconde inauguration en 1953.
Mais c’était sans compter sur trois points mystérieux, au détour d’un article du Journal de l’Ain du 13 septembre 1926 : « Les Frères ∴ n’auront pas à se fouiller pour couvrir les frais. »
Il fallait donc aller plus loin…
Derrière l’histoire de ce monument à l’aspect austère, se cache une étonnante histoire : celle de la réunion de plusieurs influences.
C’est à partir d’une idée émise en 1868 par Edmond Chevrier, écrivain vraisemblablement protestant, qu’un Franc-maçon, François-Claudius Sengissen, s’est engagé en 1892 dans ce qui fut un véritable combat pendant plusieurs décennies. Il parvint à imposer ce monument grâce au précieux concours de parlementaires francs-maçons, et d’hommes politiques radicaux-socialistes.
Ferdinand Buisson, auteur d’une remarquable thèse, Sébastien Castellion, sa vie et son œuvre, de passage à Bellegarde-sur-Valserine en 1911, s’est engagé de tout son poids. Agrégé de philosophie, directeur de l’enseignement primaire, il a supervisé la conception des lois sur la laïcité et a été le cofondateur et président de la Ligue des droits de l’homme. Après l’inauguration, en 1927, le prix Nobel de la paix lui sera attribué conjointement avec Ludwig Quidde. Puis Etienne Giran, président de l’Union de libres penseurs et de libres croyants, se range au côté de Buisson. Ils symbolisent le protestantisme libéral.
Francs-maçons, radicaux-socialistes et protestants réussissent en 1926 : ils se retrouvent pour rendre hommage à Sébastien Castellion dont les idées qui dénotaient en son temps, finiront par s’imposer avec la Révolution française et la République laïque.
Sortie en librairie du nouveau livre de Christian Buiron:
Sébastien Castellion (1515-1563) Défenseur de la Tolérance et de la Liberté de conscience - histoire du monument de Saint-Martin-du-Fresne érigé par la volonté des francs-maçons, des radicaux-socialistes et des libres croyants.
Editions M&G Bourg-en-Bresse (Ain) France. (ISBN 978-2-35411-025-3)
La préface est de Samuël Tomei, docteur en histoire, auteur de Clémenceau le Combattant et d’une thèse de doctorat d’histoire contemporaine sur Ferdinand Buisson (1841-1932) – Protestantisme libéral, foi laïque et radical-socialisme (prix de l’Assemblée Nationale 2004).
Ce livre traite d’une histoire étonnante et contient également de nombreux textes sur Sébastien Castellion (articles des journaux de l’époque, de larges extraits de la thèse de Ferdinand Buisson et tous les discours prononcés de 1926 et 1953, bref un ensemble de textes qui traitent de la tolérance et de la liberté de conscience.
L’ensemble permet d’avoir une bonne vision de la vie, de l’œuvre et de la pensée de Castellion, l’homme qui s’est levé, seul, contre la violence de Calvin.
Préface
Parmi les figures de la liberté de conscience, certaines restent méconnues qui ne sont pourtant pas les moins nobles ni celles auxquelles nous devons le moins.
Si Michelet notait bien qu’« un pauvre prote d’imprimerie, Châtillon, seul, défendit Servet, et posa pour tout l’avenir la grande loi de tolérance », il fallut attendre la fin du XIXe siècle et la publication de la thèse de Ferdinand Buisson, l’architecte de l’école laïque de la Troisième République, pour qu’on mesure l’importance de Sébastien Castellion, philosophe de la tolérance, de la liberté du sujet, pédagogue novateur, qui risqua sa vie à trop penser en dehors de l’orthodoxie calvinienne.
La vision à Lyon des bûchers où l’on brûla, en janvier 1540, trois luthériens révolta le jeune humaniste âgé de vingt-cinq ans. Il rejoignit la Réforme et, devenu un proche de Calvin, le suivit à Strasbourg puis Genève où il publia les Dialogues sacrés, ouvrage qui fait de lui, selon Charles Nodier, « sous plus d’un rapport, le Fénelon des protestants ». Castellion entreprit une traduction du Nouveau Testament en français que Calvin vit d’un œil suspect. Il commençait de lui échapper. Puis les deux hommes se brouillèrent définitivement : le puîné refusait d’admettre la sainteté du Cantique des cantiques et doutait de l’article du Symbole des Apôtres relatif à la descente de Jésus Christ aux enfers. Castellion, conformément au principe protestant de libre examen, réclamait la liberté d’interprétation, le droit de divergence. Il quitta Genève pour Bâle en 1544 où, pour vivre, il devint le prote évoqué par Michelet.
En 1553, à l’instigation de Calvin, l’antitrinitaire Michel Servet fut brûlé vif à Genève en tant qu’hérétique. Castellion ne partageait pas les idées de l’Espagnol, pour lui aussi un hérétique. Seulement, il ne pouvait accepter qu’on ruine les idées d’un adversaire autrement que sur le terrain de l’argumentation. Dans un ouvrage collectif sur la tolérance des hérétiques, il signa un texte du nom de Martin Bellius – le bellianisme devenant dès lors la bête noire des calvinistes. C’est l’époque où Castellion écrivit son Contre le libelle de Calvin, resté manuscrit jusqu’en 1612 et traduit du latin en français seulement en 1998. Dans ce volume on peut lire ces mots devenus fameux : « Tuer un homme, ce n’est pas défendre une doctrine, c’est tuer un homme. Quand les Genevois tuèrent Servet, ils ne défendirent pas une doctrine, ils tuèrent un homme ».
Plus tard, il démontait pièce à pièce la doctrine de la prédestination calvinienne qui suppose la Chute inhérente au plan divin : l’homme est voué au salut ou à la damnation éternelle dès sa naissance. Castellion pensait au contraire que Dieu avait laissé l’homme libre de pécher ou non. Aussi, selon lui, l’homme n’est-il naturellement ni bon ni mauvais mais capable de tout bien, pour peu qu’il le veuille.
Bourreau de travail, il n’a cessé de traduire, d’écrire, entre autres De l’art de douter et de croire, d’ignorer et de savoir, livre dans lequel Buisson verrait une sorte de « préface d’un Discours de la méthode appliqué aux questions théologiques, la démonstration de la légitimité du doute et de sa nécessité ». Ses adversaires, au premier rang desquels Théodore de Bèze, s’acharnèrent contre lui, l’accusant non seulement, à l’instar de Calvin, d’être « un instrument de Satan », mais aussi un libertin, un pélagien, un anabaptiste, un papiste et même un voleur. Il répondit en novembre 1563 que, ces termes s’excluant, il ne pourrait donc se voir reprocher des méfaits contradictoires… Epuisé par sa tâche, usé par les calomnies, il mourut à l’âge de quarante-huit ans le 29 décembre de la même année, pour la joie de ses contempteurs comme Bullinger : « Castellion est mort, tant mieux. » On ensevelit sa dépouille sous le cloître de la cathédrale de Bâle.
Pour Castellion, la religion se ramène à la foi et la foi à l’effort moral. Etienne Giran souligne bien que l’hérétique – littéralement, celui qui choisit – a mis en évidence la différence essentielle entre foi et croyance. Castellion privilégie en effet l’esprit sur la lettre, le libre examen sur l’obéissance au dogme. Tout est révisable et indéfiniment perfectible. Au centre de sa pensée se trouve la conscience (voix de Dieu en nous), ce « sens propre » qu’il place au-dessus des institutions, de la tradition. Libre, l’homme est placé en face du devoir que sa conscience le pousse à accomplir. Il nous donne cette conception de l’homme libre, donc responsable, donc solidaire, chère à Ferdinand Buisson.
Selon ce dernier : « Penseur solitaire, traité tour à tour de rêveur creux et de dangereux conspirateur, novateur plus redouté que connu, fuyant le bruit, ne parlant que sous l’aiguillon de la conscience qui le faisait polémiste malgré lui, il semble [que Castellion] meure tout entier avant d’avoir dit tout haut sa pensée, et l’on devait s’attendre à voir promptement s’effacer le sillon qu’il avait plutôt tracé que creusé. » Reste que, écrit le même Buisson dans une brochure éditée en 1926 à l’occasion de l’inauguration, à Saint-Martin-du-Fresne, de la plaque commémorative dont il va être question dans les pages suivantes, « l’homme qui a consacré sa vie entière à la liberté de conscience » a fait entendre « avec deux-cents ans d’avance la voix de la Révolution, qui est celle de la raison et des droits de la personne humaine ».
On ne peut donc que louer ceux qui, aujourd’hui, s’emploient à raviver sa mémoire et cultivent son exigence morale.
Samuël Tomei .
Auteur d’une thèse de doctorat d’histoire contemporaine sur Ferdinand Buisson (1841-1932) – Protestantisme libéral, foi laïque et radical-socialisme, Lille, ANRT, 2004, 888 p. (deux tomes).
Ayant eu vent d’un projet de déplacement du monument dédié à Sébastien Castellion, à Saint-Martin-du-Fresne (Ain), Christian Buiron a poussé la curiosité en menant ses investigations sur l’érection de cette stèle.
Peu de chercheurs se sont intéressés à cet homme essentiel dans l’histoire de la tolérance et de la liberté de conscience, et pourtant presque ignoré depuis le XVIè siècle.
Sa curiosité aurait pu être satisfaite après la mise à jour d’un historique rempli de controverses et de débats, flétri par une dégradation en 1942 et rehaussé par une seconde inauguration en 1953.
Mais c’était sans compter sur trois points mystérieux, au détour d’un article du Journal de l’Ain du 13 septembre 1926 : « Les Frères ∴ n’auront pas à se fouiller pour couvrir les frais. »
Il fallait donc aller plus loin…
Derrière l’histoire de ce monument à l’aspect austère, se cache une étonnante histoire : celle de la réunion de plusieurs influences.
C’est à partir d’une idée émise en 1868 par Edmond Chevrier, écrivain vraisemblablement protestant, qu’un Franc-maçon, François-Claudius Sengissen, s’est engagé en 1892 dans ce qui fut un véritable combat pendant plusieurs décennies. Il parvint à imposer ce monument grâce au précieux concours de parlementaires francs-maçons, et d’hommes politiques radicaux-socialistes.
Ferdinand Buisson, auteur d’une remarquable thèse, Sébastien Castellion, sa vie et son œuvre, de passage à Bellegarde-sur-Valserine en 1911, s’est engagé de tout son poids. Agrégé de philosophie, directeur de l’enseignement primaire, il a supervisé la conception des lois sur la laïcité et a été le cofondateur et président de la Ligue des droits de l’homme. Après l’inauguration, en 1927, le prix Nobel de la paix lui sera attribué conjointement avec Ludwig Quidde. Puis Etienne Giran, président de l’Union de libres penseurs et de libres croyants, se range au côté de Buisson. Ils symbolisent le protestantisme libéral.
Francs-maçons, radicaux-socialistes et protestants réussissent en 1926 : ils se retrouvent pour rendre hommage à Sébastien Castellion dont les idées qui dénotaient en son temps, finiront par s’imposer avec la Révolution française et la République laïque.