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La vie politique à Genève à l'époque de Calvin

LA VIE POLITIQUE A GENEVE A L’EPOQUE DE CALVIN
 
Extrait de GUERDAN René, La vie quotidienne au temps de Calvin, Hachette, 1973.
 
De Genève, on dit couramment « la cité de Calvin ». Et pourtant, sa cité, Genève ne le devint vraiment pour Calvin que neuf ans avant sa fin! Jusque-là, pendant dix-neuf ans, l'image qu'offre dans le domaine politique le cours de la vie quotidienne n'est pas plus sereine que celle dont les moeurs nous ont déjà donné le spectacle — ceci étant d'ailleurs la conséquence de cela.
 
Il est toujours dangereux, en effet, de toucher aux plaisirs des hommes, et plus encore quand on n'est pas des leurs. Etre régentés jusque dans leurs alcôves par un étranger qui n'est même pas bourgeois[1], qui s'entoure de surcroît de pasteurs tous Français, tous étrangers, c'est plus que n'en peuvent supporter bon nombre de Genevois. Ils n'ont pas, les armes à la main, conquis leur indépendance, pour se faire morigéner par des intrus!
 
D'autant que ces intrus — « les robes longues », comme on les appelle — ne font rien pour arrondir les angles. « Vous n'estes que dyables! » s'écrie à ses ouailles Louis Treppereaux, pasteur à Céligny, « Pensez-vous que ce pays soit vostre? Il est à moi et à mes compagnons! » Et d'ajouter : « Vous serés gouvernés par nous qui sommes estrangiers, deussiez-vous grinsser des dents! » Ou bien c'est Raymond Chauvet qui, pris d'un accès de fureur, crie du haut de la chaire aux fidèles assemblés : « Puissiez-vous connaître la malepeste, la guerre et la famine! » Ou encore c'est Abel Poupin qui, en plein Consistoire, traite de « chien impudent» le vieux conseiller François Favre qu'il est censé ramener à l'Evangile. Même le Conseil, alors dévoué à Calvin, sera obligé de prier MM. les ministres de la Parole de Dieu de daigner se montrer plus gracieux dans leurs admonestations.
 
Encouragé par Calvin, l'afflux, à partir de 1550, des réfugiés n'arrangera évidemment rien. De 1549 à 1559, ils sont plus de cinq mille à « jurer es mains de Messieurs d'entre obeissantz subjectz, et de vivre selon Dieu et la sainte réforme », obtenant ainsi le droit d'être « reçus habitantz ». Or si on veut bien se rappeler que Genève, à l'époque, ne compte qu'une dizaine de mille de personnes, cela signifie qu'il y eut bientôt dans les rues un étranger sur trois. Certes la population tire profit des nouveaux venus. Elle loue cher ses chambres, vend mieux ses produits, et bénéficiera un jour d'industries nouvelles. Mais elle se sent envahie, et, envahie, devient xénophobe. Si certains sont Anglais, Italiens, Espagnols, Turcs même, la plupart sont Français. Elle devient donc francophobe. Sans cesse —trait frappant de la vie quotidienne à Genève au XVIe siècle — des Genevois sont condamnés pour insulte à Français, ce qui n'a pas pour effet, on s'en doute, de rendre ceux-ci plus populaires!
 
(…) fallait-il que Calvin eût été indispensable pour demeurer à son poste! Et, de fait, il n'est de tâches qu'on ne le prie d'accomplir. Un jour il prépare les édits politiques, rédige les ordonnances ecclésiastiques, examine le traité à conclure avec Berne, mais le lendemain est chargé de se pencher sur une vente de terrains ou un atelier de tissage ou un nouveau type de poêle ou encore un modèle de carcan. On sait bien, aussi, que sans lui Berne aurait tôt fait d'étendre sa tutelle sur la cité, et ce n'est certes pas un hasard si les plus acharnés de ses adversaires trouvèrent toujours auprès d'elle le plus large appui. Mais surtout Calvin a su réaliser autour de lui l'unanimité des pasteurs. Français comme lui, choisis par lui, ils sont toujours prêts à appuyer ses demandes par des menaces de démission collective. Voudraient-ils d'ailleurs faire preuve d'indépendance, qu'il leur en cuirait : Calvin aussitôt les briserait! Et c'est ici qu'il faut faire cette constatation qui éclaire tout un aspect de la vie quotidienne à Genève au XVIe siècle : si, politiquement, la ville vit en démocratie, en matière religieuse elle est soumise à une dictature, à une dictature impitoyable.
 
Henri de la Mare, pasteur à Jussy, en fit un des premiers l'expérience. Un conseiller, Pierre Ameaux, avait entre amis, au cours d'un banquet généreusement arrosé, tenu sur Calvin quelques propos sentis. « Le magistrat, avait-il dit, ne fait pas un pet sans l'avoir consulté. Si l'on n'y prend garde, les Français gouverneront la ville. » Vu les circonstances où elles avaient été prononcées, ces paroles ne tiraient guère à conséquence, et le Conseil refusa de les dramatiser, mais Calvin, menaçant de démissionner, exigea un châtiment exemplaire; et, à l'indignation générale — une échauffourée se produisit même —, Pierre Ameaux dut faire le tour de la ville en chemise, la tête nue, une torche allumée à la main, puis venir à genoux devant le Grand Conseil « crier mercy à Dieu, à la Justice et à M. Calvin ». Henri de la Mare alors s'écria : « Quand il (Calvin) a la dent contre quelqu'un, ce n'est jamais fini! », et, invoquant l'Evangile, prêcha contre l'esprit de vengeance. Aussitôt Calvin le fit démettre de ses fonctions, et finalement jeter en prison. (…)
 
Nous avons parlé de la francophobie qui régnait alors à Genève. Plus d'une fois, dans les Conseils, elle donnera la majorité aux adversaires de Calvin — aux « libertins », comme on les appelait, non pour des raisons d'athéisme ou de licence, mais parce qu'ils faisaient de la liberté — d'alcôve comme de conscience — leur porte-drapeau. En 1553, on pourra même croire les jours de Calvin comptés. Le gouvernement est alors décidé, sinon à prendre le risque de le chasser, du moins à le contraindre à démissionner. Le commandant en chef des milices populaires, Ami Perrin, a juré sa perte. Et les bons MM. de Berne ne sont pas avares d'encouragements, ni d'écus, qui laissent entendre que sa doctrine de la prédestination sent le soufre. S'ils l'emportent — et comment ne l'emporteraient-ils pas! —, la vie quotidienne retrouvera son charme, les habitants leurs aises, mais au prix de quel avenir! Jamais Genève ne deviendra la Rome du protestantisme, jamais elle ne fera trembler l'Europe catholique par ses livres et ses missions, elle ne deviendra qu'une vassale : celle de Berne, d'un Etat protestant sans doute, mais qu'aucune flamme n'anime, qui, à la mystique, a depuis longtemps préféré la politique.
 
Or c'est au moment où tout paraît perdu que tout va être sauvé. Après une feinte réconciliation, l'imprévoyance des uns, l'habileté d'un autre vont changer la face de l'Histoire et le cours de la vie quotidienne. Mais d'abord Calvin bénéficie d'un coup de chance, d'une conversio inopinata, devait-il reconnaître — d'un truquage assurèrent ses adversaires — : les élections aux postes de syndics lui donnent en février 1555 une écrasante victoire[2]. Le cas en soi ne tirait pas à conséquence. Perdue une année, une élection se regagnait facilement l'année d'après. Mais l'aveuglement de la minorité allait transformer ce revers en déroute.
 
Genève avait à l'époque de graves soucis d'argent, ayant contracté auprès de Bâle un emprunt dont le service était lourd. Pour se « déballer », comme on disait, Calvin suggère au Conseil de recourir au moyen classique des temps de pénurie : accroître les admissions à la bourgeoisie, les nouveaux venus payant cher la faveur dont ils sont l'objet. La minorité n'y voit pas d'inconvénients. L'imprudente! Ces nouveaux bourgeois sont, bien entendu, des réfugiés, donc pour la plupart des Français. Tout naturellement, le Conseil général, qui est à Genève le Grand Electeur, ne cesse de s'adjoindre d'ardents partisans de Calvin. Quand la minorité se ressaisit, il est trop tard : tant d'entre eux ont été admis — seize en un seul jour, soixante en moins d'un mois[3] — qu'elle ne peut plus espérer regagner le pouvoir légalement.
Joués, furieux, réduits à ne plus compter que sur un coup de force, les « libertins » se préparent à la violence. Ils ont pour eux, répétons-le, une grande partie de la population et, atout de taille, le capitaine-général Ami Perrin — l'âme, en fait, de l'opposition à Calvin. Au printemps de 1555, une atmosphère de guerre civile règne donc dans Genève. Les moments décisifs approchent. Si Ami Perrin avait été un chef, sans doute l'eût-il emporté. Mais, loin d'arrêter un plan, il laisse aller les choses. Calvin n'est pas de cette pâte. Homme de gouvernement, il a pris ses précautions. Au moindre faux pas adverse, il est prêt à agir. Et le faux pas va se produire.
 
Le 16 mai, l'état-major du parti « libertin » est allé souper dans deux tavernes. Les uns se sont réunis boulevard de Longemalle chez le pâtissier Thomas, les autres, avec Ami Perrin, à Saint-Gervais chez Jacques le Munier. Le vin a coulé, les langues sont allées leur train, et chacun s'est levé de table fort échauffé. Si Perrin et le conseiller Vandel, les deux têtes du parti, rentrent aussitôt chez eux, les autres se répandent dans les rues. Un premier tapage se produit près du Molard devant la maison d'un conseiller calviniste, non loin de la boutique du syndic Aubert, un apothicaire, qui, au bruit, sort de chez lui. Il veut arrêter l'un des manifestants, et est malmené. Le tapage devient bientôt tumulte. La nouvelle s'en répand, et de divers côtés les gens affluent. On entend crier : « Mort aux Francillons! », « Sus aux traîtres! » Averti, Perrin accourt et s'approche du syndic Aubert qui, pour rétablir l'ordre, brandissait, mais en vain, son bâton. Ici se place une scène héroï-comique. Aubert était tout petit; Perrin se saisit du bâton, sans que toutefois ce dernier veuille le lâcher. L'un tire vers le haut, l'autre tire vers le bas. « Il a essayé de me l'arracher! témoignera plus tard le syndic. — Du tout! répliquera Perrin, j'essayai seulement, en le brandissant, de le rendre visible! »
En tout cas, peu ou prou brandi, le bâton ne remplit pas son rôle de baguette magique, car, loin de se disperser, la foule ne fait que grossir. Rapidement, comme la loi en pareil cas l'exigeait, le syndic gagne la Maison de Ville, où il convoque ses collègues et les membres du Petit Conseil. Ceux-ci se hâtent. En chemin, le syndic Pierre Bonna est accosté par Perrin, qui tâche de le dissuader de se rendre à la réunion — il sera bien temps de délibérer demain! Ce dernier l'écarte. Alors, d'énervement, Perrin fait une folie : il prend de force son bâton. C'était commettre un crime de lèse-majesté, punissable de la mort. Vite revenu à lui, il restitue le bâton en priant Bonna — un de ses parents —de ne pas ébruiter l'affaire.
Mais de partout des hommes affluent. Les perrinistes ont rameuté leurs partisans qui n'ont pas eu de peine à mobiliser contre les « Francillons » de larges couches de la population. Ils sont maintenant massés devant la Maison de Ville, en si grand nombre d'ailleurs que la place voisine du Bourg-de-Four est noire de monde. Que recherchaient alors Perrin et Vandel? Sans doute à impressionner les magistrats par l'ampleur de la réaction populaire, les amener à revenir sur ces récentes admissions à la bourgeoisie qui leur enlevaient tout espoir de reprendre légalement le pouvoir. Il ne semble pas qu'ils aient voulu renverser le régime. Le tumulte avait été fortuit, et c'est Vandel lui‑même qui, une heure plus tard, la séance du Conseil achevée, invitera les manifestants à se disperser — ce qu'ils feront d'ailleurs aussitôt. Au reste, le comportement de Perrin et de Vandel, les jours qui suivent, n'est pas celui de gens qui craignent pour leur vie. Ils continuent à assister aux séances des Conseils comme si rien de grave ne s'était passé. Et en réalité rien de grave ne s'est passé. La manifestation n'a fait aucune victime —juste un blessé léger —, elle n'a duré qu'une heure à peine. L'histoire de Genève est pleine de tumultes autrement violents.
Mais Calvin et ses partisans vont agir avec la dernière vigueur. Le bâton syndical n'a pas été respecté! Les attroupements, à sa vue, ne se sont pas dispersés! Les plus sévères sanctions s'imposent. Et, à la fois juges et parties, puisqu'ils détiennent dans les Conseils la majorité, ils décident de jeter en prison, non seulement les plus excités des manifestants, mais leurs principaux adversaires politiques. Perrin est du nombre. Celui-ci peut aisément se disculper de l'échauffourée, mais il s'est emparé du bâton du syndic Bonna. Cette étourderie, qui ne manquera plus désormais d'être connue, rend sa cause désespérée. Il s'enfuit, et beaucoup de ses partisans avec lui. Pas tous cependant. Et tandis que, par contumace, Perrin est condamné à avoir la main droite tranchée, la tête coupée, la tête et la main clouées au gibet et le corps découpé en quatre quartiers, le fer du bourreau, malgré toutes les démarches tentées par Berne, s'abat effectivement sur les deux frères Comparet, un certain Claude Genève et François-Daniel Berthelier, l'un des fils du héros dont la statue orne encore aujourd'hui la tour de l'Ile Philibert Berthelier[4].
Calvin a désormais gagné définitivement la partie. Ses ennemis sont morts ou bannis. Les assises politiques et religieuses qu'il a données à l'Etat ne seront plus menacées. En fait, elles régleront la vie quotidienne à Genève jusqu'à la Révolution. Il est donc temps maintenant de voir, dans toute leur originalité, en quoi elles consistaient. Pour être originales, assurément elles l'étaient : elles plongeaient leurs racines dans la Bible!
 
De l'Etat que Calvin — ce théologien doublé d'un jurisconsulte — a fondé à Genève, on peut dire qu'il a reçu la Bible pour Constitution. En la Bible, Calvin ne voyait pas qu'un témoignage sur Dieu, il voyait la Parole même de Dieu. Le Livre était un trésor de préceptes, mieux un recueil de décrets, auxquels devaient se conformer ceux qui avaient pris le Seigneur pour souverain.
Certes, il ne mettait pas sur le même plan l'Ancien et le Nouveau Testaments, mais, dans la mesure où le premier n'avait pas été abrogé par le second, il continuait à faire autorité. Comme le Christ, c'était la voix de Dieu qu'exprimaient les prophètes d'Israël. Comme le Christ, il appartenait aux chrétiens de les écouter[5].
Une loi qui puisait son inspiration dans la Bible devait donc être tenue pour une exigence de Dieu. L'enfreindre, c'était se mettre en contravention avec Lui, c'était renier Sa parole, c'était littéralement blasphémer. En revanche, lui obéir, c'était se montrer bon chrétien, c'était respecter la Bible, la Loi. Pour Calvin, la foi se confondait avec l'obéissance, la religion avec le juridisme. Comme au temps de Moïse, le vrai fidèle était le sujet fidèle, il n'était pas celui qu'avait touché l'état de grâce, l'esprit de charité...
Si nous avons cru devoir brièvement rappeler les grands principes qui ont guidé Calvin, c'est que d'une part ils expliquent l'extrême sévérité qui, comme nous l'avons vu, pesait ici sur le comportement de chacun, et de l'autre ils aident à mieux comprendre le jeu interne du pouvoir à Genève au XVIe siècle.
Quand la Bible doit inspirer toute loi, le magistrat peut-il se dispenser de consulter ceux qui passent leur vie à l'étudier? Peut-il refuser d'écouter ceux qui, en son nom, lui demandent d'agir? Le corps pastoral, au temps de Calvin, ne porte pas seulement la Parole au fidèle, il la porte aussi et surtout au magistrat. Il n'est pas qu'un prédicateur, il est un conseiller du pouvoir, il en est même le plus souvent l'animateur. Que de fois lit-on sur les registres du Conseil : « Sur les instances de M. Calvin, avons décidé telle mesure, pris telle sanction. » Il n'y a pas, de ce point de vue, différence d'objectifs. Eglise et Etat concourent au même but : soumettre la communauté aux préceptes de la Bible.
La position éminente qu'il occupe à Genève, le pastorat se doit évidemment de la mériter. Du ministère, la « Vénérable Compagnie » — qui, sous réserve de l'approbation du Conseil, se renouvelle par cooptation — ne se borne donc pas à écarter ceux qui n'ont pas les lumières voulues, elle veille soigneusement à ce que ces lumières ne s'éteignent pas. Tous les vendredis, les pasteurs se réunissent en « congrégation », pour avoir « conférence » sur les Écritures. L'orateur du jour commente un texte de la Bible, qu'il discute ensuite avec ses collègues. Exceptionnellement, le public est admis à assister à ces discussions et même à y participer. Tous les trois mois, avant la Cène, chaque ministre se livre devant ses pairs à un examen de conscience que ne manquent pas de lui faciliter les observations, suaves mais fermes, de ses collègues. Les « ministres des champs », c'est-à-dire ceux des paroisses rurales, ne sont pas non plus oubliés. Ils doivent venir à la « congrégation » au moins une fois par mois, et se prêter de bonne grâce à une enquête, que rend nécessaire leur éloignement de la ville. Chaque année, quatre inspecteurs — deux membres du Petit Conseil et deux ministres de la Vénérable Compagnie — s'en vont à la campagne interroger fidèles, gardes et procureurs, pour s'assurer qu'ils donnent le bon exemple, éclairent efficacement de leurs conseils le pouvoir local, et « n'auraient point mis en avant quelque doctrine nouvelle et répu­gnante à la pureté de l'Évangile ».
L'application de mesures qui traduisent les commandements de Dieu ne doit-elle pas être contrôlée par ceux-là mêmes qui interprètent Sa Parole? Calvin a obtenu pour le corps pastoral le droit de faire oeuvre judiciaire. Mais, fidèle à la pratique de l'Église primitive où clercs et laïcs collaboraient, désirant en outre ménager la susceptibilité du magistrat, il accepta d'associer à cette tâche des représentants du pouvoir. De là naquit le Consistoire, le fameux Consistoire, que, non sans exagération, ses détracteurs ont comparé au tribunal de l'Inquisition, mais qui n'en fit pas moins souffler sur Genève le vent glacé d'une nouvelle bise : celui de l'ordre moral voulu par la Bible.
Présidé par un syndic, le Consistoire comprend l'unanimité des ministres urbains et douze laïcs dits « Anciens », choisis, pour leur crainte de Dieu et leur « prudence spirituelle », parmi les Conseils de la République[6]. Le Petit Conseil, qui les désigne après consultation avec les pasteurs[7], veille à ce qu'ils habitent chacun un quartier différent « affin d'avoir l'œil partout», et ne recevra leur serment que si l'annonce de leur nomination aux fidèles n'a soulevé aucune opposition.
Remarquons tout de suite que, malgré une approximative égalité numérique entre laïcs et clercs, la balance, au sein du Consistoire, penche nettement en faveur des seconds. Les pasteurs sont nommés sans limitation de temps, les Anciens pour un an seulement. Les Anciens n'ont aucune voix dans la nomination des pasteurs, les pasteurs depuis 1555 sont consultés avant la nomination des Anciens. Enfin, qui parle Bible brandie ne risque guère ici d'être contredit. On s'explique dès lors que le Consistoire ait toujours été un instrument docile entre les mains des pasteurs, c'est-à-dire de Calvin. Loin de restreindre le pouvoir de ces der­niers, il l'accrut même, en leur assurant en fait le concours de douze agents de surveillance.
Le Consistoire se réunit chaque jeudi. Il ne connaît que les offenses notoires ou répétées. Une faute unique ou cachée doit pouvoir échapper à la publicité d'une comparution, et n'est sanctionnée que par l'admonestation d'un Ancien ou d'un pasteur. Un secrétaire assiste à ses séances, qui rédige les procès-verbaux, et un huissier du Conseil, qui convoque et au besoin contraint à comparaître ceux à qui il entend demander des comptes.
Sa compétence est illimitée, puisque, dans un Etat gouverné par la Bible, chacun doit répondre également de son comportement moral, c'est-à-dire de sa vie privée.
D'abord il pourchasse tout relent de « papisme » : ceux qui croient en la bonté du pape, à l'intercession de la Vierge, qui gardent chez eux des Nativités, des icônes, profitent d'avoir franchi la frontière pour entendre la messe. L'âge du coupable n'y fait rien. La petite Barrois, âgée de treize ans, courait les rues, et, réprimandée, répondait « qu'elle voulait retourner à la papauté », le Consistoire la convoque et, après avoir invité les parents à supporter chrétiennement leur malheur, prie le magistrat de la faire — et rudement! —fesser de verges à l'Hôpital général. Le 30 mars 1542, le Consistoire est le témoin d'un scandale inouï. Il vient de citer devant lui une certaine Jeanne Petreman, et lui a demandé si elle connaît ses prières. «Ouy da! » répond cette dernière, qui, croyant lui être agréable, se met aussitôt à réciter un Pater en latin! puis aggrave son cas en se déclarant bien respectueuse de la Sainte Vierge.
Mais, par-delà le papisme, ce sont toutes les formes de la « superstition» qu'il entend poursuivre. Superstition, certes, que de ne saigner les chevaux qu'à la Saint-Etienne, mais superstition aussi que de croire en la vertu de certaines eaux. La femme de Jean de Presles et celle du conseiller Jean Chautemps en firent l'amère expérience, qui avaient bu à Saint-Cergue l'eau d'une « fontaine d'abomination », dont elles avaient osé recommander les vertus à leur entourage.
Qui ne se rend pas régulièrement au sermon est sûr d'être un jour ou l'autre sommé de s'expliquer. Cinq vieillards, interrogés sur la Bible, n'avaient pu valablement rendre compte de leur foi? Ils sont mis entre les mains d'un professeur, dont ils doivent payer les appointements.
« Paillardes », s'attifer, blasphémer, « maugréer le nom de Dieu », critiquer les Français, les pasteurs, même à l'étranger, comme ce Falcon, menuisier de son état, qui, à Morges, donc en territoire bernois, avait dit : « Calvin joue au pape et Abel (Poupin) au cardinal », constituent autant d'offenses dont il exige réparation. Il n'est pas sensible à la plaisanterie, ou du moins l'est trop. En entendant braire un âne, le serviteur de Georges Marteaux avait dit : « Quel beau psaume il est en train de chanter! » Repentance publique lui est aussitôt demandée.
Que l'un boive du vin d'un prix trop élevé pour sa condition, que l'autre se montre un créancier trop pressant ou prête à un taux usuraire, qu'un troisième ait chômé le jour de Noël, il les fait comparaître et les sermonne. Il a aussi l'œil sur les lectures. Trouvé chez un citoyen, un roman de chevalerie, l'Amadis de Gaule, est immédiatement brûlé. Il n'y a là, comme chacun sait, que « mensonge et rêverie », qui « corrompt et déprave ».
Il intervient dans les fiançailles, les mariages, les séparations, les divorces, a la prétention de ramener la paix au sein des familles. (…)
La procédure qu'il suit est expéditive, mais non sommaire. Il entend les explications de l'accusé, convoque des témoins, organise des confrontations, dépêche des commissions rogatoires —surtout en matière matrimoniale. Le plus souvent il agit sur des rapports de témoins ou les déclarations de ses membres, mais il lui arrive aussi de recevoir des placets. Ceux-ci émanent généralement de femmes. En 1547, elles sont tout un groupe à venir se plaindre devant lui. Elles se plaignent d'être constamment fouettées. Convoqués, les maris déclarent qu'elles ne sont pas assez obéissantes, et que d'ailleurs elles exagèrent la sévérité des corrections. Elles répondent qu'ils prennent des verges, les mouillent de vinaigre et les assaisonnent de sel. « Grosse remonstrance, et âprement » est faite à ces époux à la main trop leste. Le Consistoire, cependant, ne se montre pas toujours aussi « philogyne ». A Jeanne Pontoux qui, fraîchement mariée, avait recommandé à ses consoeurs d'ouvrir, aussitôt battues, leurs fenêtres et d'ameuter le quartier, il ne se contentera pas d'adresser une réprimande même « grosse et âpre », il transmettra le dossier au Conseil avec prière d'infliger une peine de trois jours de prison au pain et à l'eau.
Nous voilà donc amené à parler des sanctions qu'il est à même de prononcer. D'abord celles-ci doivent être sévères. Calvin l'a dit : un Genevois qui faute est deux fois plus coupable qu'un papiste, « connaissant lui la volonté de son maître ». Pourtant, s'il estime qu'il y a matière à châtiment corporel : prison, fouet, bannissement, supplice, il n'a pas autorité pour statuer : il ne peut que faire une recommandation au Conseil qui, lui, décidera[8]. En revanche, en matière de peine religieuse, il entend être souverain. Sur ce point, Calvin ne transigera pas. Pour lui, malgré la communauté de leurs buts, Eglise et Etat doivent demeurer des pouvoirs séparés. A la reconnaissance par la première de la suprématie du second sur le plan temporel, doit correspondre la reconnaissance par le second de la suprématie de la première sur le plan spirituel. Et c'est là que le bât va blesser. Se tenant pour le successeur du prince-évêque, évoquant la pratique suivie par les autres Etats réformés, jamais à Genève le magistrat n'entendra se dessaisir de ses pouvoirs religieux. Il ne déniera pas au Consistoire le droit d'infliger des réprimandes, mais se refusera, en cas de récidive, à lui permettre d'excommunier, de retrancher un fidèle de la communauté. Le mieux que Calvin obtiendra, ce sera qu'il fasse l'hypocrite. Urbi et orbi, le Conseil continuera à affirmer que lui seul détient le pouvoir d'excommunier, tout en en abandonnant tacitement, après 1555, l'exercice au Consistoire.
Pour Calvin en vérité qu'importait! Que la faculté de s'en servir lui fût ou non expressément reconnue, c'est entre ses mains que se trouvait l'arme essentielle, l'arme absolue. En cette ville rassemblée autour de sa foi, être chassé du temple équivalait presque à être chassé de la société. Bien peu de personnes étaient prêtes à s'y exposer. D'ailleurs, contre les autres, Calvin avait obtenu une peine plus redoutable encore : le banissement. Qui, excommunié, ne venait pas ensuite à résipiscence, était expulsé de la ville pour un an — définitivement même, s'il persistait dans sa rébellion.
Certes, l'Etat conçu par Calvin n'était pas formellement une théocratie : le pouvoir temporel appartenait au magistrat seul. Mais, dans la mesure où ce même pouvoir n'apparaissait que comme le bras séculier du pouvoir spirituel, où, au nom de la Bible, les pasteurs disaient ce qu'il fallait faire, veillaient à ce qu'on le fît, et se débarrassaient de ceux qui ne le faisaient pas, on voit bien que la réalité du pouvoir était, en fait, passée entre leurs mains.
Il n'est pas sans intérêt de se demander où Calvin trouva le modèle d'un tel régime. S'il emprunta au christianisme primitif la pratique d'associer le peuple au gouvernement de l'Eglise, comme aussi la création de ses quatre ordres ecclésiastiques — évêques ou pasteurs, docteurs, Anciens, diacres — et plus généralement l'organisation et les formes démocratiques du culte, c'est encore la Bible, et plus particulièrement l'Ancien Testament, qui lui a fourni les assises de son type d'Etat.
On l'a dit avec raison[9], la théocratie calviniste s'est inspirée de la théocratie israélite. C'est l'Etat d'Israël à l'époque de la royauté, avec ses deux pouvoirs mutuellement soumis à la Parole de Dieu, mais chargés l'un de L'interpréter et l'autre de La sanctionner, qui a servi d'exemple à l'Etat calviniste. Calvin y pense si constamment, qu'il ne cesse d'y faire référence, louant à l'intention du magistrat la conduite des rois justes — ceux qui écoutèrent la voix des prêtres, Josias, par exemple, qui jamais n'osa toucher aux biens de l'Eglise —, s'étendant complaisamment par contre sur les malheurs dont Dieu frappa ceux qui outrepassèrent leurs pouvoirs : Oza devenu lépreux, Ozias assassiné, etc. Un jour, le Petit Conseil reproche aux ministres d'avoir dénoncé en chaire des infractions dont il aurait dû, estime-t-il, avoir la primeur, aussitôt Calvin se justifie en invoquant la pratique qui avait cours sous la royauté israélite, citant cette phrase de la Bible : « Va et annonce à mon peuple, va en la maison du « Roy », qui donne au peuple la priorité en matière de diffusion des nouvelles. »
On s'est souvent étonné de l'implacabilité de Calvin. Or, sans vouloir nier la rigueur de sa propre nature, on ne peut non plus douter qu'il ait cru trouver dans l'Ancien Testament la justification de sa conduite. Les rois qu'on y dit fidèles sont ceux qui, sans défaillance, frappent les coupables, vengent Dieu, punissent de mort. Les rois infidèles, et plus tard châtiés, sont ceux qui, comme Saiil, firent grâce, usèrent de clémence. Quand on reprochait à Calvin de poursuivre l'hérésie par le fer et le feu — car l'exécution de Michel Servet avait troublé plus d'un de ses partisans —, il répondait que Dieu lui-même avait ordonné à son peuple de lapider quiconque chercherait à le détourner du vrai culte, que dans les Psaumes l'Oint du Seigneur était représenté comme armé d'un sceptre de fer pour briser la tête de ses adversaires, et qu'enfin même Nabuchodonosor, l'ennemi maudit, avait été loué par Daniel pour avoir publié un édit contre les blasphémateurs du nom de Dieu. A qui osait lui faire observer que, depuis l'avènement du Christ, une ère nouvelle s'était levée, qu'à la notion de droit s'était substituée celle de grâce, au Dieu de représailles le Dieu d'amour, il répondait que c'était faire preuve d'une grâce singulière et d'un singulier amour que de laisser les brebis exposées aux crocs des loups. D'ailleurs, ajoutait en lui le juriste, une loi, tant qu'elle n'a pas été abrogée, reste en vigueur : la loi mosaïque, là où elle n'a pas été expressément contredite par l'Évangile, continue à s'appliquer. Et, à Genève, les hérétiques furent brûlés, l'adultère, comme chez les Hébreux, resta passible de la peine de mort.
 


[1] Calvin ne demandera en effet son admission à la bourgeoisie que vingt-trois années après sa venue, cinq ans seulement avant sa mort!
 
[2] Si l'on cria au truquage, c'est que d'une part l'élection au poste de lieutenant de justice, quelque temps auparavant, avait été une sévère défaite pour les amis de Calvin, et que de l'autre, le jour de l'élection des syndics, il n'y avait eu, contrairement à la loi, à côté du trésorier, qu'un secrétaire au lieu de deux, et précisément celui qui était favorable à Calvin. Or on sait l'importance du rôle joué par les secrétaires lors d'un vote : c'était en effet dans leur oreille que les électeurs glissaient les noms de leurs candidats.
 
[3] A titre indicatif, signalons que, pendant toute l'année précédente, on n'en avait reçu que sept, et une dizaine chaque année auparavant.
 
[4] Il s'abattit même fort mal, ajoutant à la souffrance des victimes, puisque, en date du 4 juillet 1555, on lit ceci sur le registre du Conseil : « Ici on a parlé du maître exécuteur de la justice, lequel n'est point puissant pour faire exécution; mais fit beaucoup languir les deux Comparet : pour quoi il doit être privé de son office et banni pour un an et un jour.» Pourtant sa maladresse n'aurait pas dû être blâmée, si on en croit Calvin qui, quelques jours plus tard, à propos de ses ennemis suppliciés, écrivait à Farel : « Je suis persuadé que ce n'est pas sans une volonté spéciale de Dieu qu'ils ont subi, en dehors des verdicts des juges, un long tourment sous la main du bourreau... »
 
[5] « On a coutume, disait-il, de distinguer l'Ancien du Nouveau Testament — combien (malgré) que le tout soit procédé de Jésus-Christ en tant qu'il a toujours été l'Ange souverain et le principal ambassadeur par lequel Dieu s'est communiqué aux hommes — uniquement parce que du temps de l'Ancien Testament il ne s'était pas encore manifesté aux hommes. Et l'usage commun veut qu'on dise Dieu (et non pas Jésus-Christ), a dit ceci par Moïse ou cela par David. Par quoi nous devons bien croire suivant la doctrine de saint Pierre, que tous les saints Prophètes ont parlé par l'esprit de Jésus-Christ, et, suivant la doctrine de saint Paul, qu'il a été le conducteur du peuple d'Israël; et même que la Loi a été donnée par sa main » (Opera, t. X, p. 134).
 
[6] Avant 1560, le Petit Conseil en fournissait deux, le Conseil des Soixante-quatre, et le Grand Conseil six; mais ensuite, ils furent tous pris dans le Grand Conseil, à qui, de toute manière, il appartenait de ratifier les choix du Petit Conseil. Calvin aurait voulu qu'on les recrutât aussi parmi des étrangers, mais, craignant à juste titre les réactions de la population, le Petit Conseil pour une fois ne le suivit pas.
 
[7] Du moins à partir de 1555, quand Calvin l'aura définitivement emporté sur les « libertins ».
 
[8] Il était cependant un délit qui ne donnait jamais lieu à punition corporelle : battre sa femme! Dans ses Ordonnances ecclésiastiques, le législateur refusa en effet, en 1561 d'incorporer le texte suivant, pourtant proposé par Calvin : « S'il l'on connaît qu'un mari traite mal sa femme, la battant et tourmentant... qu'il soit renvoyé devant le Conseil pour lui faire défenses expresses de ne la battre sous certaine punition. » La crainte de la femme, décidément, l'emportait à l'époque sur celle de Dieu.
 
[9] 1. EUGÈNE CHOISY : La Théocratie à Genève au temps de Calvin.
 

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