Les femmes dans la Genève calviniste
Les femmes dans la Genève calviniste et réformée : 1550-1800
résumé de l’article de Monter William, “Women in Geneva”, in Enforcing Morality in Early Modern Europe, Variorum Reprints, London, 1987, p. 205
Régulation de la sexualité féminine
Le Consistoire est désigné, en 1541, par Calvin pour améliorer et corriger les comportements de tous les Genevois. Composé d’une douzaine d’ « anciens », des hommes laïcs et des 8 ou 10 pasteurs de la ville, ce tribunal des mœurs prononçait des excommunications ou recommandait des poursuites civiles.
Petit rappel sur la répression de l’adultère[1] :
- Avant l’arrivée de La Réforme à Genève, l’adultère n’est pas un crime capital. Ce n’est pas un comportement officiellement autorisé, mais les autorités ferment en général les yeux.
- 1534 : les personnes convaincues d’adultère doivent « se réformer » sous peine d’être fouettées et bannies.
- 1547 : l’adultère est puni de 9 jours de prison au pain et à l’eau et à l’amende.
- 1566 : l’édit sur les paillardises et les adultères prévoit la peine de mort pour les adultères.
L'édit de 1566 prévoit la peine de mort pour les hommes comme pour les femmes. Dans la pratique, ce sont les femmes qui sont majoritairement accusées d'adultère. La raison est simple. Si un homme désire changer de femme, il ne peut obtenir le divorce que pour cause d'adultère. Si une femme vient accuser son mari d'adultère devant le Consistoire et obtient le divorce, elle risque de se retrouver seule avec ses enfants.
Cet édit avait déjà été proposé par Calvin et les syndics en 1556. Il avait été adopté par le petit Conseil et le Conseil des Deux-Cents, mais il y eut des protestations au sein du Conseil général.
« Plusieurs crièrent que les édits fussent revus et non passés, comme trop rude. L’opinion des opposants prévalut. (…) Dans le nombre se trouvait un changeur, Jaques le Nepveu qui osa critiquer les édits comme entachés de judaïsme. Nous sommes disait-il sous la loi de grâce et ce serait judaïser de condamner l’adultère à mort. Il prétendait que si les édits avaient été adoptés, la plupart de la ville s’en serait allée. Mal lui en prit de son libéralisme. Condamner une application du principe théocratique comme entachée de judaïsme, c’était s’élever contre la loi évangélique, contre l’autorité souveraine de Dieu. Jaques le Nepveu fut condamné à crier merci à Dieu, les genoux à terre, à payer dix écus, à la privation de l’exercice de sa profession et du droit à assister au Conseil général pendant trois ans. »[2]. Comment disent-ils déjà sur le site Calvin 09 : « l’audace d’une parole libre » ?
Même si, selon les édits, l’adultère n’est puni par la peine de mort qu’en 1566, la peine de mort avait déjà été utilisée dès 1560, même sans base légale civile (la loi biblique prévoit la mort pour les adultères), et sera utilisée jusqu’en 1609. La période principale pendant laquelle l’adultère est réprimé par la mort correspond à la 2ème partie du règne spirituel de Calvin sur Genève, après le renforcement de son emprise sur la ville, dû aux bannissements et aux exécutions de ses principaux adversaires politiques (1555). Quelques années après la mort de Calvin – en 1564, les magistrats rechignent à condamner les adultères à la peine capitale. (fin de la notedusite – retour à William Monter)
Dès 1574, les pasteurs de Genève ont dû menacé de démissioner massivement afin que l’on punisse une personne pour adultère. Quatre ans plus tard, le même problème ressurgit et en 1580 de longs échanges entre le Consistoire et les Magistrats de la ville restent infructueux. En une génération, le double standard de la peine pour les hommes (plus légère) et pour les femmes (plus lourde) était revenu, en même temps qu’un allégement général de la peine pour adultère. En 1630, une femme convaincue d’un double adultère est fouettée sur les places publiques de la ville et bannie, alors que les hommes sont seulement excommuniés et soumis à l’amende. Après 1700, même les adultères féminins n’étaient considérés que sous l’angle d’une procédure de divorce mais ne faisaient plus l’objet de poursuites pénales.
Certains points de la législation genevoise sur le mariage (code de 1576, amendé en 1713) contenaient un double standard, notamment les veuves devaient attendre beaucoup plus longtemps que les veufs pour se remarier et le Consistoire a refusé plusieurs mariages, lorsque les femmes étaient plus âgées que leurs futurs maris (ex : une femme de 41 n’a pas eu l’autorisation de se marier avec un homme de 32 ans[3]).
Calvin accuse sa belle-sœur d’adultère
cf. Registre du Consistoire du jeudi 27 septembre 1548 et ouvrage de KINGDON Robert, Adultery and Divorce in Calvin’s Geneva, Harvard University Press, London, 1995.
Jean Calvin vivait dans la même maison que son frère Antoine Calvin qui était marié à Anne Lefer. Il apparut que Jean Calvin n’appréciait pas sa belle-sœur et qu’il cherchait à la chasser de sa maison. Pour ce faire, il proféra à son encontre, à plusieurs années d’intervalle, deux accusations d’adultère. Une des choses marquantes concernant ces accusations est le fait que ce n’est pas Antoine qui alla devant le Consistoire pour se plaindre de sa femme, mais Jean lui-même. Anne Lefer fut soumise à la torture dans le but de lui faire avouer son crime d’adultère. Elle résista à la torture et maintint tout au long de la procédure qu’elle ne s’était jamais rendue coupable d’infidélités. A sa sortie de prison, comme il n’y avait pas de preuves contre elle et qu’elle n’avait pas avoué, elle retourna vivre auprès d’Antoine et de Jean Calvin, après avoir dû publiquement leur demander pardon à genoux à tous les deux.
Quelques années plus tard, elle fut à nouveau accusée d’adultère par Jean et Antoine Calvin. On la tortura à nouveau et à nouveau elle résista et n’avoua rien. Le Conseil décida qu’elle devait tout de même être coupable, mais n’ayant pas obtenu ses aveux, il la condamna au bannissement perpétuel, plutôt qu’à la peine de mort. Antoine Calvin obtint le divorce, (qui ne pouvait être prononcé que pour adultère). Anne quitta Genève et partit s’installer à Lausanne, après avoir perdu tous ses biens matériels (expropriation judiciaire).[4]
L’éducation des femmes
Avant la réforme, il y avait à Genève quelques écoles destinées aux filles, à l’intérieur des couvents. Bien que la Réforme ait fait de grandes déclarations sur son désir d’une école publique gratuite, elle ne s’est pas intéressée à l’éducation des filles pendant très longtemps.
Entre 1600 et 1630, une statistique faite sur des actes notariés montre que 70% des clients hommes pouvaient signer leur nom contre seulement 23% des femmes.
Entre 1646 et 1654, une statistique faite sur des témoignages apportés lors de procès criminels montre que 87% des hommes pouvaient signer leur nom contre seulement 30% des femmes. La réforme catholique avait apporté en France les « petites écoles », mais celles-ci n’existaient apparemment pas pour les filles de cette cité « lectrice de Bible »[5]. La même statistique faite en 1700 montre que 90% des hommes mais seulement 45% des femmes savent écrire. Au cours du 18ème siècle, ces chiffres montèrent à 95% des hommes et 87% des femmes.
En 1703, une proposition de créer une école secondaire pour les filles a été rapidement enterrée comme étant la « proposition d’un rêveur »[6]. Une comparaison avec d’autres grandes villes européennes montre que ce n’est pas le niveau d’analphabétisation des femmes genevoises qui est étrange, mais le niveau d’alphabétisation des hommes qui est comparativement très haut. Jusqu’en 1740, les femmes genevoises étaient défavorisées au niveau de l’éducation en comparaison avec les hommes genevois, mais pas en comparaison avec leurs sœurs européennes.
Toutefois, le fait que les genevoises aient su lire ne veut pas dire qu’elles bénéficiaient d’un haut niveau d’éducation. Le fait qu’il n’y a ait pas de possibilité d’éducation importante pour les filles genevoises explique que certains calvinistes genevois aient envoyé leurs filles étudier dans des couvents français[7].
Cela explique aussi certainement un autre fait : l’absence de toute auteure genevoise après la Réformation. Des mémoires ont été écrites en 1546 (publiées en 1611) par Jeanne de Jussie, une religieuse catholique expulsée de Genève. Une autre religieuse, Marie Dentière, qui s’est convertie à la religion réformée et a épousé un pasteur a publié en 1535 « La Guerre et deslivrance de la ville de Genesve », en se faisant passer pour un marchand genevois. Il faut ensuite attendre le 19ème siècle pour trouver un ouvrage écrit par une femme née et éduquée à Genève : une biographie de Mme de Staël, rédigé par Albertine Necker-de Saussure, en 1820. Les deux exceptions qui n’en sont pas tout à fait cependant sont : Marie Huber (1695-1753) née à Genève mais qui a grandi à Lyon et qui a publié plusieurs œuvres théologiques et Louise Sarrasin (1555-1623), une femme éduquée de la Renaissance qui a grandi à Lyon mais a vécu sa vie d’adulte à Genève. Cette dernière n’a cependant rien fait d’autre, intellectuellement parlant, que de donner les meilleurs cours privés de grec de Genève… Dans ce contexte, on comprend que trois intellectuels genevois voyageant en Italie en 1751 sont complètement ébahis en assistant aux cours de physique donné par Laura Bassi, à Milan[8].
Une autre conséquence de cet éloignement des femmes de la vie culturelle se voit dans le fait que l’on n’y trouve aucune femme « tenant salon », comme dans d’autres régions d’Europe, alors que de nombreux hommes genevois ouvrent des clubs privés.
De manière générale, les femmes genevoises étaient au 18ème siècle complètement exclues du monde culturel et du monde scientifique, comme elles étaient exclues du monde de la théologie calviniste.