SEBASTIEN CASTELLION, Apôtre de la liberté de conscience et de la tolérance

SEBASTIEN CASTELLION, Apôtre de la liberté de conscience et de la tolérance

 Extrait de la Préface de De l’art de douter et de croire, d’ignorer et de savoir, de Sébastien Castellion, Jeheber, Genève, 1953, par Jean Schorer, pasteur à la cathédrale de St-Pierre de Genève.
 
Le Protestantisme connaît la vie et la pensée de Sébastien Castellion surtout depuis que Ferdinand Buisson, inspecteur général de l’enseignement primaire, présenta in 1891 à la Faculté des Lettres de Paris, sa thèse de doctorat sur l’apôtre par excellence de la tolérance religieuse au XVIème siècle. Cette thèse remarquable fut publiée sous le titre : Sébastien Castellion : sa vie et son œuvre, 2 Vol., chez Hachette, en 1892. Autour de 1930, l’édition a été passée au pilon, simplement parce que ce n’était pas là un article commercial. « Ce petit fait, dit le professeur Ch. Baudouin, confronté avec le flot insane de papier imprimé qui s’écoule chaque jour, est de ceux qui permettront à des générations plus heureuses de juger du degré de la culture véritable de notre époque. »
 
            En 1914, Etienne Giran, alors pasteur de l’Eglise française d’Amsterdam, publia un livre très vivant sur Sébastien Castellion et la réforme calviniste. En 1936, le célèbre écrivain autrichien, Stefan Zweig, voulut bien, sur ma demande, consacrer un volume à ce courageux champion de la tolérance et de la liberté. Son livre a été traduit en plusieurs langues. L’humble professeur du Collège de Genève et de l’Université de Bâle, l’avocat de Servet, le défenseur des hérétiques, le libre et pieux penseur méritait bien, à tous égards, de sortir de l’ombre et du silence où on le tenait depuis quatre siècles.
 
            Cet homme exceptionnel naquit à Saint-Martin-du-Fresne dans le département de l’Ain, en 1515. Il était d’une famille de paysans, trop pauvre pour subvenir aux frais de son éducation, mais d’une « probité rigide » qui ne tolérait ni le mensonge ni l’hypocrisie. Nous ne savons à peu près rien de son enfance, sinon qu’elle fut difficile comme celle de beaucoup d’hommes devenus célèbres par la suite et dont les noms glorieux sont inscrits dans les annales de l’histoire.
 
            Agé de quinze ans, Sébastien Castellion était à Lyon, parmi les étudiants pauvres. Il y apprit à fond les langues et les lettres anciennes, mais aussi l’Evangile et le christianisme primitif. Il fut profondément frappé par les paroles de Luther à la Diète de Worms : « Chacun croit à ses risques et périls… » (… ) « la conscience ne doit être soumise à personne. »
 
            Les bûchers s’allumaient pour ceux qui professaient ou publiaient les doctrines nouvelles. Castellion préféra l’exil au silence et à l’obéissance menteuse et, quittant tout à la fois l’Eglise romaine et la France, il alla à Strasbourg d’abord, à Genève ensuite. Il entra résolument dans les rangs de ceux qui engageaient contre les puissances matérielles et spirituelles coalisées la lutte héroïque et désespérée de la Conscience et de la Liberté.
 
            A Strasbourg, qui était l’asile ouvert à toutes les pensées, Castellion noua des rapports familiers avec Calvin, l’auteur déjà illustre de L’Institution chrétienne. Tout parut unir le réformateur et celui qui semblait un de ses disciples. Le savoir de Castellion, la pureté de son caractère, sa piété ardente, faisait de lui un auxiliaire précieux pour Calvin. Aussi n’hésita-t-il pas à le recommander aux magistrats de Genève, lorsqu’il s’agit de trouver pour le Collège de Rive un directeur intelligent. Castellion mit pendant plusieurs années toute sa science d’humaniste au service de ce collège. Il composa pour les enfants des manuels élémentaires de latin et de grec et des Dialogues sacrés qui dramatisaient les récits de l’Ancien et du Nouveau Testament. Ces premiers livres pédagogiques sont proprement des chefs d’œuvres. Ils n’eurent d’ailleurs pas moins d’une cinquantaine d’éditions en Allemagne et dans quelques autres pays, de 1541 à 1600.
 
            Castellion et Calvin dévoués tous deux à la même cause et réunis d’abord sous un même drapeau devaient successivement s’aimer, se combattre, se haïr et offrir, hélas ! un triste exemple de la fragilité des affections entre les meilleurs. Quand Calvin, à trente-quatre ans, affirma sa volonté d’imposer une discipline sévère dans les mœurs de Genève comme dans la direction de l’Eglise, le modeste régent du Collège se dressa contre cette puissance absolue. Les premiers dissentiments entre eux éclatèrent à l’occasion de la traduction française du Nouveau Testament que préparait Castellion. Calvin ne manqua pas de la juger sévèrement. Castellion sollicita ensuite le titre de ministre. Il se le vit refuser pour ses opinions particulières en religion. Sur un article du Symbole des apôtres, la descente du Christ aux enfers, Calvin et Castellion étaient d’un avis différent. Selon la tradition, Calvin et l’Eglise voyaient dans le Cantique des cantiques l’expression de l’union mystique de l’Eglise avec le Christ. Castellion reléguait ce livre de la Bible au nombre des écrits profanes, comme la critique historique le fit quelques siècles plus tard. On objecta à Castellion d’affaiblir la Réforme naissante par la diversité des interprétations. Il répondit qu’il ne pouvait admettre comme article de foi ce que sa conscience lui interdisait de croire. Calvin et ses collègues furent unanimes dans leur refus de recevoir au nombre des ministres un homme qui, selon eux, s’écartait des doctrines officielles, c’est-à-dire de leurs doctrines !
 
            Muni des attestations les plus honorables, rédigées par Calvin lui-même, Castellion renonça à son emploi au Collège de Rive et quitta Genève, en 1545, pour se rendre à Bale. Il était pauvre, marié, chargé de famille. En s’éloignant de Genève, il sacrifia à l’indépendance de ses convictions de précieux avantages et renoua, pour ainsi dire, un pacte avec la pauvreté qui avait été la dure compagne de sa jeunesse et qui demeura l’austère inspiratrice de toute sa vie. Bien que reçu avec faveur à Bâle, Castellion n’y trouva qu’après plusieurs années de dures privations un emploi digne de ses talents, une chaire de professeur de grec à l’Académie. Il passa sa vie en d’obscurs travaux. Il se fit porteur d’eau pour un jardinier, prote d’imprimerie ; il travailla la terre, scia du bois, pêcha des branches d’arbres flottant sur le Rhin. Le grand humaniste, à la conscience indomptable, à la fière intelligence, à la claire raison, « ne rougit pas de tendre un filet sous les eaux, de conduire une charrue de ses propres mains, pour nourrir une épouse chérie, des enfants tendrement aimés et alléger ainsi les rigueurs de sa destinée » (paroles du poète Scherler, contemporain de Castellion).
 
            Castellion ne put renoncer à ses travauc littéraires et à ses études théologiques. Il y consacra ses veilles, des heures prises sur son repos. Il prépara, entre autres œuvres, une édition latine de la Bible qui eut un grand succès et fut sans cesse rééditée jusqu’à la fin du XVIIIème siècle. Selon l’usage de l’époque, cette Bible fut dédiée à un grand seigneur du siècle, au roi d’Angleterre Edouard VI. Ce que Castellion dit dans la préface de cette Bible est considérable. Elle contient un éloquent exposé de ses vues sur la liberté de conscience et de la tolérance qui étaient absolument inconnues de son temps. Pendant ces années de misère et de dur labeur, Castellion traduisait la Bible également en français pour instruire le peuple, « croyant avoir fait une chose agréable à Dieu, utile aux hommes, en offrant aux humbles la possibilité de lire la Sainte Ecriture ».
 
            Ces travaux lui valurent un renom honorable. Le Sénat de Bâle le nomma enfin, en 1553, professeur à l’Académie, lui assurant ainsi la dignité et la sécurité de la vie matérielle. C’est cette même année qu’on alluma à Genève le bûcher de Michel Servet. Castellion bondit ! Il ne connaissait que vaguement la doctrine de Servet, mais il ne pouvait voir dans le malheureux novateur qu’un martyr de cette liberté de conscience dont il avait lui-même revendiqué les droits dans sa lettre au roi d’Angleterre. Poussé par l’indignation et la pitié et soutenu par l’opinion publique fortement émue par le supplice de Servet, Castellion fit paraître, six mois après le crime de Champel, un livre sous le titre de : Traité des hérétiques. Cet ouvrage, plein de thèses ardies et provocatrices, a été réédité en 1913, par les soins du pasteur Olivet, avec une préface du professeur Eugène Choisy. Dans ce livre, Castellion se fait une fois de plus le champion de la charité et de la tolérance. (…)
 
Extrait du Traité des hérétiques, de Sébastien Castellion, Ed. Jullien, Genève, 1913 :
 
« La connaissance ne suffit pas à rendre l’homme meilleur. Paul a dit : «Quand même je connaîtrai tous les mystères, si je ne possède pas la charité, je ne suis rien. » Mais les hommes, enflés de leur science ou de la vaine opinion qu’ils en ont, se jugent avec mépris les uns les autres. L’orgueil engendre la cruauté, qui amène la persécution, en sorte que nul ne peut endurer la plus légère contradiction de la part d’autrui ; et quoi qu’il y ait aujourd’hui presque autant d’opinions qu’il y a d’hommes, il n’est pas une secte qui ne condamne les autres et ne réclament l’empire pour elle seule. De là les exils, les liens, les feux, les croix et ce lamentable appareil de supplice qui afflige chaque jour notre vue pour le simple délit d’opinion qui déplaise aux puissants de la terre…
 
Je vous le demande, qui voudrait être chrétien, lorsqu’il voit des hommes qui se réclament de ce nom traînés au supplice et traités plus cruellement que des larrons et des brigands ? Qui ne croirait que le Christ est un Moloch ou quelque divinité impitoyable qui réclame sur ses autels des victimes humaines ? Qui voudrait enfin servir le Christ à de telles conditions que s’il ose, au milieu des innombrables controverses de ce temps, différer de ceux qui ont le pouvoir en mains, il soit brûler aussi impitoyablement que dans les taureaux de Phalaris, quand même il crierait à pleine voix, au milieu des flammes, qu’il croit en Jésus et qu’il met son espoir en lui ! « O Christ, roi et Créateur du monde ! tu vois ces choses et les supporte ! es-tu donc devenu si différent de toi-même ? lorsque tu vivais sur la terre, nul n’était plus doux, plus clément, plus patient que toi. On eût dit une brebis muette entre les mains de celui qui la tond. Frappé, meurtri, conspué, moqué, couronné d’épines, crucifié entre deux brigands, tu n’avais que prières pour tes bourreaux ! N’es-tu plus le même aujourd’hui ? Ordonnes-tu que ceux qui entendent tes préceptes et tes commandement autrement que nos maîtres soient noyés, déacapités, coupés en morceaux, brûlés à petit feu, livrés aux plus cruelles tortures ? Prends-tu plaisir à de tels sacrifices ?... Si tu fais ces choses, ô Christ ! ou que tu les approuves, que laisses-tu donc à faire au démon ? En quoi diffères-tu de lui ? O blasphèmes ! O scélérate folie des hommes qui ose attribuer au Christ les œuvres du prince des ténèbres ! »
 
            Nous nous sommes habitués dans toute la chrétienté digne de ce nom à la liberté de conscience, à la tolérance, à la responsabilité individuelle devant Dieu. Au temps de la Réformation, l’âme d’un seul homme en fut illuminée, et cet homme s’appelait Castellion qui, jusqu’à la fin de sa vie, continua contre vents et marées, à combattre en faveur de la liberté religieuse. « Tuer un homme, s’écrie Castellion encore, en s’adressant directement à Calvin, ce n’est pas protéger une doctrine. Ce n’est que tuer un homme. Lorsque les Genevois ont mis à mort Servet, ils n’ont pas défendu une doctrine, ils n’ont fait que tuer un homme. La violence endurcit le cœur qui ne s’ouvre qu’à la mansuétude. On ne surmonte le mal ; on ne dissipe les ténébres que par la lumière, non par l’épée. »
 
            Par de nombreux écrits dont la plupart mériteraient d’être réédités pour le plus grand bien des temps actuels, Castellion chercha à faire comprendre le vrai sens de la Réformation, c’est-à-dire du retour à la simplicité de l’Evangile et à l’adoration de Dieu en « esprit et en vérité ». Sa voix resta longtemps celle du héros qui crie dans le désert. Castellion demande à Calvin si pour disserter avec l’assurance qu’il a, de la Trinité, de la prédestination et du salut, il aurait reçu de Dieu des confidences particulières ? Les Lettres sacrées sur lesquelles il se fonde et sur lesquelles les autres (les hérétiques, ceux qui différaient d’opinion avec lui) prétendent se fonder aussi, sont-elles d’une intelligence si facile ? S’il est vrai que les Ecritures soient limpides, d’où vient que, pour les éclairer il ait édité d’innombrables commentaires ? L’évidence a-t-elle jamais eu besoin d’un tel attirail de démonstration ? Calvin les estime claires. En cela il bataille contre Zwingli qui les trouve obscures, il bataille contre Luther, lequel avoue la difficulté de mettre d’accord les épitres de Paul et celles de Jacques. Calvin demande comment sera sauvegardée la sainte doctrine, si l’on ne punit pas les hérétiques. « Enseigne la doctrine de Jésus-Christ, s’écrie Castellion ; sa doctrine est d’aimer ses ennemis, de faire du bien à ceux qui nous maltraitent, d’être affamés et assoiffés de justice. Retournez si vous voulez à Moïse. Pour nous, Christ est venu. »
 
            Constatant que la Réformation s’orientait de plus en plus dans une direction qui n’était pas la sienne, Castellion se concentra dans les dernières années de sa vie sur la religion toute intérieure, sur la culture d’un sanctuaire intime, sur la pure piété de l’esprit, sur la religion de la vérité, de la justice et de la charité. Toute la fin de sa vie fut attristée dans sa retraite de Bâle par les accusations erronées et par de basses calomnies venues de Genève. Il y répondit avec douceur et magnanimité et continua jusqu’à son dernier souffle à se préoccuper, à côté de son professorat, des problèmes religieux. Son dernier ouvrage qui n’a jamais été édité porte comme titre : De l’art de douter et de croire, de savoir et d’ignorer, qui n’est rien moins qu’une courte dogmatique chrétienne, basée sur la raison, l’expérience morale et la psychologie religieuse. Nous ne pouvons résister de dire ici ce que Castellion, véritable prophète, pense de la foi, et l’on constatera combien il était un précurseur des temps modernes, puisqu’il a écrit autour de 1560 ce qu’affirment des milliers de pasteurs et de professeurs et ce qu’expériment le plus humble disciple du Christ :   (...)
 
« La foi nous permet d’atteindre le but magnifique que seuls les yeux de l’âme aperçoivent. L’unique obstacle qui se dresse en face de cette foi admirable, toujours et partout victorieuse, c’est l’égoïsme. Le seul ennemi mortel de la vie spirituelle, profonde et véritable, c’est l’entêtement orgueilleux. »
 
             Une tempête de persécutions et de passions allaient se déchaîner contre Sébastien Castellion, apôtre de la tolérance, précurseur de la paix basée sur le droit de conscience, faisant entendre en plein XVIème siècle la voix d’un Jean-Jacques Rousseau, d’un Channing, d’un Tolstoï, d’un Gandhi et d’un Kagawa. Dieu eut pitié de lui ! Il succomba au mois de décembre 1563, à l’excès de travail, peut-être à des privations, à coup sûr des épreuves qui avaient miné sa vie et usé son tempérament avant l’âge. Il mourut pauvre, accusé, méconnu, calomnié, à peine âgé de quarante-huit ans. Ses étudiants, suivis d’un interminable cortège, portèrent son cercueil sur les épaules et le déposèrent dans le cloître de la cathédrale de Bâle. Un document de l’époque dit : « Il laissa huit enfants opprimés par la misère et la haine. Mais quelques amis pieux et riches, par amour pour le défunt, payèrent les dettes qu’il avait contractées aux heures de détresse et élevèrent à leurs frais ses enfants. L’épitaphe portait : « Au très célèbre professeur, si cher aux érudits et aux croyants, pour sa grande science et la pureté de sa vie. »