Qui est Sébastien Castellion ?

Des textes pour découvrir Sébastien Castellion : 

 
 
Préface de l’art de douter et de croire, d’ignorer et de savoir de Sébastien Castellion, par son traducteur Charles Baudouin, Edition Jeheber, Genève, 1953.
 
 
 
Extrait de la Préface de De l’art de douter et de croire, d’ignorer et de savoir, de Sébastien Castellion, Jeheber, Genève, 1953, par Jean Schorer, pasteur à la cathédrale de St-Pierre de Genève.
 
 
 
Extrait de Bernard Reymond : Le protestantisme et Calvin, que faire d’un aïeul si encombrant ? publié aux éditions Labor et Fides, Genève, 2008
 
  
 
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Contre le libelle de Calvin, de Sébastien Castellion : « un livre urgent »
 
Extraits de l’avant-propos d’ Etienne Barilier à Contre le libelle de Calvin, après la mort de Michel Servet, de Sébastien Castellion, Zoé, Genève, 1998, traduit et annoté par Etienne Barilier.
 
 
Un livre urgent, vieux de près de cinq siècles. Un livre fondateur de la liberté de pensée, mais que personne ne lit. Un livre témoin de la dignité humaine, introuvable dans sa langue d’origine, et jamais traduit en français – ni d’ailleurs en aucune autre langue.[1] Un auteur qui malgré l’hommage de Montaigne[2], de Pierre Bayle[3], de Voltaire, de Michelet, de Stefan Zweig, reste presque totalement ignoré. Un homme infiniment plus estimé que connu.
           
Sébastien Castellion, l’auteur du Contre le libelle de Calvin (Contra libellum Calvini), en réponse à un texte où le réformateur tentait de justifier l’exécution de Michel Servet, serait peut-être le premier étonné de savoir que Stefan Zweig verrait un jour dans son œuvre « le J’accuse de son siècle »[4]. Il serait tout surpris d’apprendre qu’il « posa pour tout l’avenir la grande loi de tolérance »[5]. Il serait le premier stupéfait de se voir lu et traduit à la fin du 20ème siècle, lui qui ne parvient même pas à faire publier, de son vivant, l’ouvrage qu’on va découvrir. La vie de Castellion fut obscure, souvent misérable, et son audience, plus que modeste. Même ceux qui le citent avec révérence vont rarement jusqu’à le connaître. Or il fut grand. Et son obscurité n’y change rien.
           
(…) L’expérience fondatrice, pour notre Castellion, c’est le spectacle d’hommes suppliciés pour leur religion – disons simplement : d’hommes suppliciés. A Lyon, en janvier 1540, trois Luthériens furent brûlés vifs. On a pas la preuve formelle que le jeune humaniste, présent dans cette ville, assista personnellement à ces exécutions[6]. Ce qui est sûr, c’est qu’elles le marquèrent pour la vie. Elles le décidèrent pour la Réforme, mais sa réaction au bûcher de Servet prouve assez que leur pouvoir fut plus grand encore. Castellion savait désormais cette vérité simple : la torture, et la mort infligée, sont l’inhumain par excellence, et l’inhumain n’est pas Dieu.
 
Il est une lignée d’hommes que cette certitude «  viscérale » conduisit à fonder notre moderne idée d’humanité. Ces hommes ont tous en commun d’avoir éprouvé l’horreur de la violence physique et de la torture. Il furent tous, le sachant ou non, d’ardent propagateurs du droit naturel. C’est Las Casas condamnant la violence faite aux Indiens et proclamant l’égale humanité de tous les hommes ; c’est beaucoup plus tard Beccaria discréditant la torture judiciaire ; c’est très près de nous Camus rapportant le souvenir de son père épouvanté par une exécution capitale, avant de proclamer son refus absolu de la peine de mort. Ces hommes auraient tous pu s’exclamer, comme Sébastien Castellion le fait tout au début du livre qu’on va lire : «  Je ne suis qu’horreur du sans » (ego qui a sanguine totus abhorreo)[7]. Tous ils auraient pu reprendre les propos qu’il tient à la fin du même ouvrage : Calvin parle avec mépris de stupidité bestiale lorsqu’il voit Servet pleurer et crier à l’annonce de son supplice. Castellion de répondre : « L’émotion d’un homme, voilà bien qui est humain, et non bestial »[8].
On ne peut s’y tromper : dans sa magnifique préface au Traité des hérétiques, qui se termine par une adresse bouleversante au Christ lui-même, Castellion détaille avec horreur les souffrances physiques endurées par les suppliciés, et finit par crier à Jésus : « Te trouves-tu, quand on t’y appelle, à cette cruelle boucherie, et manges-tu chair humaine ? ». Il n’est qu’un seul « blasphème » : la torture.[9] (…)
 
Certes, ni Castellion ni ses frères et successeurs en humanité n’en resteront à l’horreur pure, à l’émotion nue. Ils ne se contenteront justement pas de crier leur indignation, d’en rester aux gémissements. Au contraire, ils vont tous argumenter, de la manière la plus serrée, pour fonder en raison ce qui bouleverse leur cœur. Ils vont nous donner des motifs d’être humain. Mais c’est parce qu’ils ont commencé par éprouver dans leur chair ce qu’est l’inhumanité. Castellion, pour sa part, outre le pamphlet qu’on va lire, et qui est un modèle d’argumentation rationnelle et raisonnable, écrira tout un texte pour démontrer l’illégitimité – et l’inutilité – de la torture judiciaire[10].
 
(…) il va réaliser, en toute simplicité, rien de moins qu’une nouvelle traduction complète, en latin puis en français, de la Bible[11]. La première Bible française était celle d’Olivétan (cousin de Calvin, qui lui-même reprenait un travail engagé par Lefèvre d’Etaples). Elle remonte à 1535. Elle connut maintes révisions, dont une de la main de Calvin. La traduction de Castellion, vilipendée par ses ennemis, et maintenant reconnue comme supérieure à la révision de Calvin, et comme « la première traduction vraiment française de l’Ecriture Sainte »[12]. Tient donc ! On crédite Calvin d’avoir pour ainsi dire créé la langue française avec son Institution. Décidément, l’Histoire prend son temps pour faire pleine justice.
 
Mais ce qui nous intéresse ici, c’est le rapport extraordinairement audacieux et nouveau que Castellion ose instituer, ici, entre la lettre et l’esprit. Témoin cette formule : « Ainsi que l’homme est fait du corps et de l’âme, tellement que le corps est le logis de l’âme : ainsi les saintes écritures sont faites de la lettre et de l’esprit, tellement que la lettre est comme une boîte, gousse ou coquille de l’esprit[13].
Et sa traduction toute entière est placée sous le signe de l’esprit, donc de l’esprit critique : « Il n’y a aucune raison de croire que Dieu est veillé avec plus de soin sur les mots et les syllabes que sur les livres eux-mêmes, dont plusieurs sont entièrement perdus »[14]. Autrement dit, le texte biblique peut contenir des erreurs qu’il faut corriger : il n’est pas inspiré dans sa lettre[15]. Donc pas intouchable. Sur cette voie critique, Castellion n’allait pas s’arrêter[16].
 
C’est l’occasion de lui rendre une autre justice historique. Tout le monde attribue à Spinoza les premières formules iconoclastes sur le « papier noirci » de la Bible, et l’audace suprême qui consiste à signaler que Moïse n’avait pas pu écrire jusqu’au bout les « livres de Moïse » (Le Pentateuque), étant donné que ceux-ci racontent sa propre mort. Eh bien, le premier à proférer ce blasphème-là, ce ne fut pas Baruch Spinoza mais bien Sébastien Castellion[17]. (…)
 
On pourrait presque dire : l’influence et l’importance de Castellion sont trop grandes pour que son nom ne soit pas négligé. Car même si l’on peut suivre précisément sa trace, des sociniens aux Remontrants et de Bayle à Locke, cette trace devient presque trop large pour ne pas se confondre avec la route même de l’histoire de l’esprit humain, et de son « progrès » : les vrais héritiers de Castellion, ce ne sont pas simplement des courants religieux ni même des courant intellectuels. C’est, incarnée en Lessing ou Kant ou Condorcet, la modernité même, la liberté même et l’exigence même de penser. C’est le audendum est aliquid : il faut oser quelque chose.

[1] Le tout récent ouvrage de H.-R. Guggisberg, Sebastian Castellio, Humanist une Verteidiger der religiöser Toleranz in Confessionellen Zeithalter, Vandenhoeck & Ruprecht, Göttingenn, 1997, dont la bibliographie est très complète, ne mentionne aucune traduction de l’œuvre ( cf. p. 335). La seule qui soit connue est en langue hollandaise ; elle parut en même temps que l’original latin, au début du 17ème siècle (cf. H. Delafontaine Verwey ,« Reinier Telle, traducteur de Castellion et de Servet », in Autour de Michel Servet et de Sébastien Castellion, ouvrage collectif, Haarlem, 1953, p.151 et la note 33). Le texte latin lui-même n’a jamais été réédité depuis 1612. 
[2] Cf. Les Essais, Livre 1, ch. 35, éd. de la Pléiade, p.220.
[3] Cf. L’article Castalion, in Dictionnaire Historique et critique, Rééd. Slatkine, 1969, Tome IV, pp. 526 b-541 b.
[4] Cf. Stefan Zweig, Conscience contre violence, Castellion contre Calvin, Trad. Alzir Hella, 1936, Rééd. Le Castor astral, 1997, p.149.
[5] Cf. J. Michelet, Renaissance et Réforme, Coll. Bouquins, 1982, p.212. Cette citation se trouve placée en exergue de l’ouvrage de Ferdinand Buisson, Sébastien Castellion, sa vie et son œuvre, Paris, Hachette, 2 Vol. ; 1892 (reprint Nieuwkoop, 1964). F. Buisson ne fournit pas la référence précise ni la phrase exacte que voici « Un pauvre prote d’imprimerie Châtillon seul, défendit Servet, déposa pour tout l’avenir la grande loi de tolérance. » Michelet devait être d’autant plus touché par le personnage qu’il était lui-même le fils d’un imprimeur fort pauvre.
[6] Cf. Guggisberg 1997, p. 24.
[7] Cf. Infra, la préface de Castellion.
[8] Cf. infra, la réponse à Calvin 144.
[9] Cité par Buisson I, p.369. Cité également par Lecler, Histoire de la tolérance au siècle de la Réforme, Montaigne/Desclées, 1955, pp. 326-327. Sur le Traité des hérétiques, cf. infra, p. 23, et la note 1.
[10] Cf. Buisson II, pp. 101-102.
[11] Son dernier biographe insiste sur la stupéfiante puissance de travail que supposa cette entreprise, menée en parallèle avec beaucoup d’autres écrits (cf. Guggisberg 1997, p. 55).
[12] Cf. Buisson I, p.436. Voir aussi J. van Andel, « La langue de Castellion dans sa Bible française », in autour de Michel Servet et de Sébastien Castellion, pp.195-205. Le traducteur affirmait (avec un absolu respect) écrire « pour les idiots » (cf. pp.197 et 199). Il manifestait son audace profane en remplaçant par exemple le fameux : « En vérité je vous dit » par un simple « Je vous assure »… (p. 199).
[13] Préface à la Bible française, citée in Guggisberg 1997, p.70.
[14] Même préface, citée in Buisson I, p.416.
[15] Cf. a ce sujet toute la première partie du livre de H. Liebing, Humanismus, Reformation, Konfession, Marburg, 1986, intitulée « Die Schriftauslegung Sebastian Castellios », pp.11-124. Aux pages 54-59, qui composent le chapitre intitulé « Spiritus et littera », l’auteur montre que la conception castellionienne de l’Ecriture ouvre la porte à l’herméneutique moderne.
[16] Et l’on ne s’étonnera pas d’apprendre que ces traductions furent vilipendées par Calvin et les calvinistes, toutes en étant mises à l’index par l’Eglise catholique (cf. Guggisberg 1997, pp. 198-200).
[17] Cf. Buisson I, p. 312, et E. Giran, op.cit., p. 113.
 
 
Ouvrages de Sébastien Castellion :
 
Conseil à la France désolée, Droz, Genève, 1967.
 
Contre le libelle de Calvin : après la mort de Michel Servet, traduit du latin, présenté et annoté par Etienne Barilier, Zoé, Genève, 1998.
 
De l’art de douter et de croire, d’ignorer et de savoir, Jeheber, Genève, 1953.
 
De l’impunité des hérétiques, Droz, Genève, 1971.
 
Traité des hérétiques, Jullien, Genève, 1913.
  

 

Ouvrages sur Castellion  :
 
BUISSON Ferdinand, Sébastien Castellion, sa vie son œuvre (1515-1563), Ferdinand Buisson, Hachette, Paris, 1892.
 
DELORMEAU C.E., Sébastien Castellion, apôtre de la tolérance et de la liberté de conscience, C. E. Delormeau, Ed. H. Messelier, Neuchâtel, 1965.
 
GIRAN Etienne, Castellion et la réforme calviniste, les deux réformes, Slatkine Reprints, Genève, 1970.
 
GUGGISBERG H.R., Sebastian Castellio, 1997.
 
ZWEIG Stefan,Conscience contre violence, Le Castor Astral, 1997, (Fisher, Frankfurt, 1987).

 

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