Quand Calvin devint calviniste ou comment naissent les totalitarismes
Quand Calvin devint calviniste
ou comment naissent les totalitarismes ?
Le décalage entre le Calvin de l’histoire et le Calvin des protestants est tel que, quand on me parle de Calvin, je suis tenté de demander : “Lequel ?” Revenir au Calvin de l’histoire ne peut que donner l’impression d’une charge violente. Je commencerai donc par m’excuser auprès des calvinistes, si du moins il y en a parmi nous. S’attacher à un mythe n’a rien d’illégitime. On peut, également, s’attacher à l’histoire.
Pour introduire mon propos, j’évoquerai certains aspects du mythe. Je m’en tiendrai aux deux aspects jugés problématiques par les historiens protestants. Cela me permettra de souligner le décalage dont je vous parlais à l’instant. Dans un deuxième temps, j’évoquerai deux épisodes des aventures de Calvin. Ils interrogent sur la relation entre les convictions et le pouvoir. Dans un troisième temps, je poserai une question impertinente : le rapport de Calvin au pouvoir est-il indépendant de sa doctrine ? Ou bien, tout au contraire, peut-on dire que la doctrine de Calvin l’avait prédisposé — je n’ose dire : prédestiné — à faire de Genève une ville, dont la plupart des protestants eux-mêmes reconnaissent qu’il y régnait, quand même, une forme de tyrannie.
Comment se construisent les mythes
Mais je commence avec le mythe. Les protestants ont retenu deux éléments problématiques : le bûcher de Servet et la question de la prédestination.
On a fait de Servet la figure de proue des anti-trinitaires. Dans l’image que l’on en a, Calvin, adepte de la Trinité, ne pouvait supporter une telle hérésie. C’est déjà là un contresens monumental. Voici une citation de Servet : “Je concède une personne du Père, une personne du Fils, une personne
de l’Esprit Saint ; et je reconnais le Père, le Fils et l’Esprit saint
en une déité unique. Voilà ce qu’est la véritable trinité.” Bien loin que de nier la Trinité, Servet était gêné par la compréhension que l’on avait alors du mot “personne”. Apparemment, c’était l’humanité du Christ qui cadrait mal avec ses propres conceptions.
Quand Servet écrivait ces mots, Calvin, de son côté — j’y viendrai tout à l’heure — pouvait être à bon droit soupçonné de n’avoir guère de sympathie pour le dogme de la Trinité.
Que s’est-il donc passé ? La phrase de Servet se trouve dans un livre qui a pour titre Des erreurs de la Trinité. On aura retenu le titre, mais sans lire le livre. Et puis, quand Servet fut conduit au bûcher, il a prié ainsi : “Jésus, Fils du Dieu éternel, aie pitié de moi !” Farel lui a recommandé de changer la formule, et de dire “Jésus, Fils éternel de Dieu…” Cela, dit-on, aurait pu lui permettre de troquer le bûcher contre le glaive. Servet ne l’a pas fait,. Pourquoi ? Peut-être par un simple refus d’entrer dans le débat. Calvin note d’ailleurs le grand silence de Servet. Il y voit une preuve supplémentaire de sa culpabilité — ce qui est prodigieux, si l’on se rappelle que le Jésus des Évangiles n’avait pas agi autrement.
Pourquoi donc parler de Servet, en oubliant les autres ? “Ce fut le seul,” diront certains. Il n’en est rien ! Quand Calvin accéda au pouvoir, les pendaisons, les décapitations et les bûchers se succédaient au rythme d’un par mois.
Voici mon hypothèse. L’importance du cas Servet provient de ce qu’on appellerait aujourd’hui une “monumentale erreur de communication”. Il est le seul dont Calvin osera dire qu’il a été tué pour cause d’hérésie. Calvin parle tantôt d’hérétique, tantôt d’apostat, tantôt d’impie — ce qui n’a rien à voir, mais peu importe. L’erreur était commise. Calvin avait justifié la mise à mort des hérétiques.
Par la suite, Calvin sera plus prudent. Parfois, il tentera de faire exécuter ses adversaires par d’autres. Ou bien, il fera condamner pour raisons politiques, après avoir obtenu des aveux sous la torture. Ou encore il affirmera qu’il s’agit de sorciers, qui auraient propagé la peste par magie…
Mais le mal était fait. La communication avait été mauvaise. Pour les protestants français, la question était grave. Ils avaient appris par l’histoire que l’on est aisément estimé hérétique. Si cela justifie la mort, le risque est grand… d’un effet boomerang.
Servet restera donc, dans l’écriture de l’histoire, l’ancêtre supposé des anti-trinitaires, le seul bûcher pour hérésie érigé par Calvin. Et l’on dira ensuite que ce crime n’était en réalité qu’une erreur, celle du siècle de Calvin, celle d’un temps d’intolérance… J’y reviendrai.
Je serai bref sur le second volet, concernant la question doctrinale : la prédestination. On peut y voir une prédication libératrice. Le message en aurait été le suivant : “N’ayez pas crainte de l’enfer. Dieu vous a appelé au salut.” Et l’on dit volontiers que les disciples de Calvin ont durci le tableau, imaginant, comme Théodore de Bèze, la double prédestination.
Mais voici une citation de Calvin : “Nous appelons prédestination le conseil éternel de Dieu par lequel il a déterminé ce qu’il voulait faire d’un chacun homme, car il ne les crée pas tous en pareille condition, mais ordonne les uns à vie éternelle, les autres à éternelle damnation. Ainsi selon la fin à laquelle l’homme a été créé, nous disons qu’il est prédestiné à mort ou à vie.” Point n’est besoin de chercher bien longtemps : cela se trouve dans L’institution chrétienne.
La prédestination était un dogme pour Calvin. En Hollande, Arminius fut chargé de s’instruire sur les croyances, pour défendre le dogme. Mais il fut convaincu de son absurdité. En France, Moïse Amyraut (1596-1664), de l’Académie de Saumur, reprit les thèses d’Arminius, mais en disant qu’elles représentaient l’approche de Calvin. Cela scandalisa les calvinistes. Mais depuis, on le croit. En 1645, les Églises réformées de France, lors d’un Synode, recommandèrent prudemment d’éviter de parler du sujet. La prédestination, selon Calvin, devint ce qu’en dit Amyraut : l’amour de Dieu pour tous, pourvu que nous l’accueillions dans la foi. Ainsi se construisent les mythes.
De la conviction au pouvoir
J’en viens à la deuxième partie de ce parcours. Il y a, dans le récit des aventures de Calvin, deux moments peu connus, dont les structures se ressemblent étonnamment. À deux reprises, mais à vingt années de distance, en 1537, puis en 1556, Calvin se trouva accusé d’hérésie.
Le premier épisode se déroule autour d’un certain Caroli, pasteur à Lausanne. Caroli est alors accusé de penchants crypto-catholiques. Il aurait regretté la prière pour les défunts. On peut imaginer que cela ne plut guère, dans l’entourage de Calvin. Pour se défendre, Caroli affirma que Calvin et ses proches ne croyaient pas à la divinité de Jésus-Christ.
Voilà qui nous étonne. Pourtant Farel comptait parmi ses proches un certain Claude d’Aloud. Pasteur chassé de Berne, il prêchait encore à Genève. D’aloud ne cachait pas ses convictions : “Le Christ était un homme, tout simplement.” Cela ne semblait pas gêner Calvin. Bien plus, jamais Farel n’avait alors parlé de la Trinité. Le 14 mai 1537, le Synode de Lausanne doit trancher.
Caroli demande à Calvin de signer le symbole d’Athanase, texte fondateur de la Trinité. Calvin refuse, affirmant que ce texte n’est que du charabia. Il affirme d’ailleurs qu’il ne faut pas “introduire dans l’Église cet exemple de tyrannie : que soit tenu pour hérétique quiconque n’aurait pas répété les formules d’un autre”. Bel exemple de tolérance.
Mais un mois avant le Synode, Calvin et ses amis obtiennent du Conseil de Genève que soit rendue obligatoire… leur propre confession de foi ! C’est la fameuse “Confession de foi, laquelle tous bourgeois et habitants de Genève et sujets du pays doivent jurer de garder et tenir”.
Comment comprendre ce paradoxe ? André Gounelle m’indiquait qu’il y avait trois hypothèses, pouvant d’ailleurs se combiner.
La première était que Calvin ne voulait pas répondre à Caroli, qu’il considérait comme un “homme de rien”. Possible, mais, sous la plume de Calvin, ses adversaires sont toujours des porcs, des chiens (ce qui, souligne-t-il lui-même, lui vient spontanément, sans animosité).
Autre hypothèse : Calvin refuserait les termes, mais non le contenu du Symbole. C’est évidemment faux. Calvin écrit à Caroli : “nous avons juré la foi en un seul Dieu, et non en Athanase, dont le symbole n’a été approuvé par aucune Église légitime”. Cela revient à dire que ce Symbole n’est pas biblique, qu’il est une invention des catholiques.
Troisième et dernière hypothèse : la Réforme établit une certaine séparation entre le spirituel et le temporel. Le culte, et donc la confession de foi, appartenaient alors à la sphère civile. Calvin aurait admis une certaine liberté théologique, tout en tenant au bon ordre de la cité. Voilà encore une hypothèse que je trouve peu convaincante.
Ce qui est sûr, c’est que la confession de foi de Calvin et Farel n’a rien de trinitaire (hormis la citation du Symbole des Apôtres). Les unitariens de l’époque auraient pu la signer massivement.
Mon hypothèse est que Calvin suivit ici une double logique. Par rapport à Lausanne, il adopte la stratégie du coupe-feu. Sa Confession de foi, parfaitement biblique, bien que non-trinitaire, le préserve des foudres du Synode. Par rapport à Genève, il s’agit d’asseoir son pouvoir. Si tous les Genevois signent sa Confession de foi, il devient impossible de formuler le moindre reproche à l’égard de sa théologie.
La loi le stipule, on ira de maison en maison, pour recueillir les signatures. Les Genevois n’apprécient pas vraiment. On les convoque par quartiers, en vue de signatures collectives. Les Genevois entrent en résistance. Ils convaincront le Conseil de la Ville de bannir Farel et Calvin l’année suivante.
Vingt ans plus tard, la situation est différente. Depuis son retour à Genève, Calvin s’est bien gardé de passer pour anti-trinitaire. Mais, à nouveau, il est accusé d’hérésie, cette fois par la Ville de Berne. Des pasteurs s’y élèvent contre la doctrine de la prédestination, la jugeant contraire à la Bible. Certains affirment même que ce dogme contient “de terribles erreurs que le magistrat devrait bien réprimer” !
Dans la logique de Calvin, Dieu avait décidé que certains pécheraient, pour pouvoir les punir ensuite. Ce qui, avait souligné Castellion, revenait à faire de Dieu le responsable du péché.
Calvin demande alors à la Ville de Berne l’expulsion immédiate de ces pasteurs. Il écrit à un ami : “S’ils ne veulent pas chasser ces chiens, une bonne fois, qu’ils répriment leur rage par un châtiment sévère.” La Ville de Berne lui répond en édictant plusieurs mesures. Il est interdit aux Bernois de participer au culte calviniste. Prêcher la prédestination est passible de bannissement. Pire : si l’on trouve des livres de Calvin ou de ses proches défendant une telle doctrine, on les brûlera aussitôt.
Que faire ? La stratégie du coupe-feu est vouée à l’échec. Reste la question du pouvoir. Calvin doit détenir une majorité fiable. Il fait attribuer le titre de “bourgeois” à soixante de ses amis Français. Les Genevois protestent. Deux frères sont accusés d’avoir fomenté une bagarre. Le premier aurait lancé un caillou, occasionnant une légère blessure. Le second aurait tenté de l’aider à fuir. Aussitôt arrêtés, on les soumet à la torture. Au bout de plusieurs jours, il finissent par avouer : ils avaient fomenter un complot. On cesse de les torturer. Ils se rétractent aussitôt. On les condamne toutefois “à avoir la tête tranchée et leur corps mis en quatre quartiers”.
L’exécution est une boucherie. Le Conseil s’en émeut, et renvoie le bourreau. Calvin écrit alors à un ami : “Pour moi, je suis persuadé que ce n’est pas sans un dessein arrêté de Dieu que l’un et l’autre ont eu à subir, en dehors de la sentence des juges, un tourment sous la main du bourreau.”
Oublions cette belle formule. Il y a des aveux. Il y a donc des preuves. Calvin fait alors arrêter ses principaux opposants. Il écrit : “Nous verrons, j’espère, avant deux jours, ce que la question leur arrachera.” Malgré la torture, ils n’avouèrent que leur opposition à ce qu’on fît davantage de bourgeois. Peu importe : tous deux seront exécutés, tandis que deux autres, qui avaient fui à l’étranger, sont condamnés à mort par contumace.
On comprend mieux, dès lors, qu’Honoré de Balzac ait pu écrire : “La farouche intolérance religieuse de Calvin a été moralement plus compacte, plus implacable que ne le fut la farouche intolérance politique de Robespierre. Sur un théâtre plus vaste que Genève, Calvin eût fait couler plus de sang que le terrible apôtre de l’égalité politique.”
Cherchez l’erreur
J’en viens à la troisième partie de cette intervention. Je l’aborde avec crainte. On peut émettre deux hypothèses. Dans la première, Calvin aurait mené une double vie ? Je veux dire — rassurez-vous ! — : il aurait eu une pensée théologique, sans grand rapport avec son existence politique. Pour la seconde, on peut chercher dans sa doctrine, la raison d’être de ses pratiques politiques.
Je ferai ici trois remarques.
Pour commencer, le décalage entre les affirmations doctrinales et les pratiques est, chez Calvin, parfois vertigineux. On lui doit cette remarquable intuition : la loi de Dieu conçue comme promesse. La loi divine n’est pas uniquement un ensemble d’interdits. Ce n’est pas seulement un moyen de nous aider à constater que nous sommes très loin de l’idéal. C’est l’annonce d’un monde nouveau, où cette loi sera réalisée. C’est, avouons-le, magnifique.
Mais à Genève, la loi n’a pas été une promesse. Défense de danser et même de voir danser. Défense d’entonner des chansons jugées vaines : la musique était interdite, même lors des fêtes nuptiales. Interdiction d’aller boire ou manger dans les tavernes. Bannissement de ceux qui auraient pris la Cène sans avoir écouté le sermon. Contrôle de l’habillement. Pas de jupes trop longues, ni trop courtes, évidemment ! Lors de la fête annuelle, la tenue traditionnelle ne plaît pas à Calvin. On supprime la fête. Même les repas étaient surveillés : une viande, un légume, pas de pâtisserie. Et toute personne qui contreviendrait sera tournée en dérision dans la ville, passible d’amende ou de prison.
Bien entendu, chacun a ses contradictions. Calvin n’en manquait pas. Si la contradiction n’avait été qu’entre de belles théories et des pratiques autoritaires, la gravité resterait relative.
Ma deuxième remarque est plus grave. La pensée de Calvin évolue. C’est tout à fait normal. Un penseur évolue, et un bon politique s’adapte. J’ai mentionné la Trinité, d’abord absente, puis importante. On y a parfois vu une manière de rendre la Réforme plus acceptable. De même, Calvin fit marche arrière quant au déroulement des inhumations, trop sobre dans un premier temps pour plaire aux Genevois. On peut y voir un compromis sans gravité.
D’autres évolutions sont plus graves encore. En 1536, Calvin publie L’Institution. Il y évoque le traitement à réserver aux hérétiques : “les faire périr par le fer ou par le feu, ce serait nier tout principe d’humanité”. Il y affirme également : “Il faut tout autant désapprouver les méthodes de ceux, nombreux jusqu’ici, qui ont envisagé de les ramener à notre foi en leur interdisant l’usage de l’eau et du feu et de toutes sortes de choses d’usage commun, contrevenant à tous les devoirs d’humanité lorsqu’ils les persécutent par le fer et les armes. […] Tant que restera incertain pour nous le jugement de Dieu, il ne nous est pas permis de porter un jugement individuel pour savoir qui fait ou non partie de l’Église.”
On croirait lire du Castellion. Et quand les calvinistes nous affirment, comme Littré, qu’on ne trouverait pas un atome de tolérance dans tout le xvie siècle, nous voyons que c’est faux. Calvin était l’apôtre de l’humanisme et de la tolérance religieuse. Il n’a pas toujours partagé, comme le disent les calvinistes, ce qui aurait été une “erreur de son siècle”.
Cinq ans plus tard, Calvin publie la nouvelle édition de son Institution. Toutes ces phrases ont disparu. Est-ce un hasard ? Peut-être. Toujours est-il que 1541 est l’année où Calvin reçoit des lettres de Servet, accompagnés d’extraits de sa Restitution.
Plus tard, après le bûcher de Servet, Calvin affirmera : “On ne fait point [à Dieu] l’honneur qu’on lui doit, si on ne préfère son service à tout regard humain, pour n’épargner ni parentage, ni sang, ni vie qui soit et qu’on mette en oubli toute humanité [je souligne] quand il est question de combattre pour sa gloire.”
Changer d’avis n’est pas un crime. Mais, sur ce point, je partage l’avis de Giran, quand il parle d’un crime de Calvin contre la Réforme elle-même.
J’en viens à la troisième de mes remarques. Calvin tenait à opérer la réforme des mœurs. Il avait, notamment, établi la liste des péchés, justifiant le renvoi des pasteurs. Je ne résiste pas au plaisir de vous lire ce texte : “Il faut savoir qu’il y a des péchés pour lesquels la déposition d’un pasteur s’impose : c’est l’hérésie, le papisme, le schisme, le blasphème, le parjure, la luxure, le vol, l’ivrognerie, les jeux défendus (dés, cartes, et autres de même nature), mais il est des péchés qui, malgré qu’ils soient blâmables, peuvent néanmoins être tolérés pourvu qu’après exhortation, on fasse amende honorable : ce sont les gauloiseries, la flatterie, le mensonge, l’indécence, la fraude, l’avarice, la bouffonnerie, la calomnie…”
Les péchés graves vont donc de l’hérésie au jeu de cartes. Par contre, parmi les péchés pardonnables, quatre sont associables aux pratiques courantes dans un régime autoritaire : la flatterie, le mensonge, la fraude, la calomnie… Jouer aux cartes est grave. Calomnier est le moindre des péchés !
On ne peut que penser à Quintin. Bucer l’avait recommandé, et il fut accueilli à la Cour de Margueritte de Navarre. Calvin le fit exécuter par l’Inquisition catholique, en 1546. Calvin avait écrit qu’il “sollicitoit à paillardise d’honnestes femmes”…
Ou encore à Servet, dénoncé à l’Inquisition, quand il était à Vienne.
Ou encore à Sébastien Castellion, que Calvin dénonça, l’accusant d’avoir volé du bois à ses voisins. Il l’aurait fait à l’aide d’une gaffe. Histoire savoureuse, quand on sait ce qu’est une “gaffe”. C’était un grand crochet, permettant d’attraper les troncs qui flottaient sur le Rhin, à l’occasion d’inondations. On avait droit au bois récupéré. La Ville donnait une prime, car on manquait de volontaires. Mais cette histoire est bien moins savoureuse, lorsque l’on sait qu’un vol de bois était passible… de la peine de mort.
On pourrait parler de Toussaint, Réformateur de Montbéliard. Il avait écrit à Farel, après le bûcher de Servet : “J’estime que nous n’avons pas le droit d’intenter une poursuite criminelle pour cause de religion.”Calvin l’accusa aussitôt, le dénonça au Prince Georges. Mais le prince lui répondit, d’une manière très remarquable, que “les pasteurs avaient assez à faire à diriger et à paître leur troupeau sans s’occuper de la condamnation des autres”.
La pensée de Calvin change. Nous avons, au départ, une pensée ouverte, humaniste et biblique. Mais le système se replie sur lui-même. Les intuitions, profondes à l’origine, se transforment en dogmes. Les références aux textes virulents de l’Ancien Testament prennent le pas sur l’Évangile. La prédestination devient omniprésente. La défiance à l’égard du Nouveau Testament transparaît dans certains écrits. Je vous livre une phrase, dont nous avons peine à croire qu’elle soit de Calvin : “Après les pécheurs (de Galilée), Christ a choisi d’autres ministres lesquels n’étaient pas aussi rudes et aussi idiots que les premiers.” Calvin rejette le Sermon sur la Montagne. Dire “soyez parfaits, comme votre Père céleste est parfait”, lui semble le comble de l’orgueil.
D’où vient l’évolution ? Mon hypothèse est qu’il y a, dans son système, un “vice de fabrique”.
À l’origine, il avait eu cette intuition libératrice, dans la veine de Paul : tout vient et tout provient du témoignage intérieur de l’Esprit. On a beaucoup parlé du mot d’ordre de l’Écriture seule, chère au protestants réformés. L’expression n’est pas vraiment juste. L’Écriture n’est jamais “seule”, sans quoi, disait Luther, elle serait inerte et morte. L’Écriture, lue dans la foi, est guidée par l’Esprit.
Mais cela pose une question, la grande question de Calvin. Si ma lecture est guidée par l’Esprit, je ne peux être dans l’erreur. Le critère de vérité ne réside pas dans la tradition. Il est en moi. Le choix, dès lors, devient binaire : ou bien j’admets une pluralité, et je reconnais le droit à l’erreur, ou bien ma vérité devient la vérité unique. Calvin l’a cru. C’est alors qu’il est devenu, à proprement parler, le premier calviniste. Était-ce par orgueil, ou par une incapacité à imaginer que la vérité demeure lointaine ? On l’ignore. Calvin a cru, sincèrement, qu’il était le prophète de Dieu.
Ses écrits suscitaient quelques oppositions. Voilà qui était, pour Calvin, inconcevable. En 1552, le Conseil de Genève édicte que le livre de Calvin, L’institution chrétienne, est “bien et saintement fait”, que sa doctrine est la “sainte doctrine de Dieu”. On décrète que “d’ici à l’avenir personne ne soit osé parler contre le dit livre ou la dite doctrine”. Jamais aucun ecclésiastique, dans l’histoire du christianisme, ne prétendit à une telle infaillibilité. Mais, pour Calvin, cela n’a rien d’étrange. Il affirme : “Je prouve si bien et dûment cette doctrine par l’Écriture sainte qu’il est impossible à l’homme vivant d’y résister.”
En 1553, Calvin interdit la Cène à un notable. Celui-ci proteste. Le Conseil de Genève laisse le notable en juger. Calvin se rend au Conseil et affirme “qu’il mourrait plutôt que d’endurer cela contre sa conscience”. Il écrit à Viret : “Si Dieu permet à Satan d’écraser sous un tel despotisme la liberté de mon ministère, c’en est fait de moi !”
Voici le commentaire d’Étiennne Giran : “L’aveu est naïf et touchant. Il ne s’agit pas de la Réforme ou des principes qu’il a lui-même inconsciemment proclamés, en se dressant de toute sa conviction personnelle, contre l’autorité de Rome. Il s’agit de lui. La Réforme, c’est lui. La liberté de conscience, elle est son apanage. Le droit d’interpréter la Bible, il s’abolit en lui. Calvin ne peut pas admettre, il ne peut même pas comprendre qu’on puisse penser autrement qu’il pense, sans être nécessairement un ouvrier du démon. Il a droit à la liberté parce que, dit-il, ‘étant assuré que ce que j’ai enseigné et écrit n’est point cru en mon cerveau, mais que je le tiens de Dieu, il faut que je le maintienne’.”
Puis, après avoir souligné que Calvin a ainsi tous les droits, et que les autres n’ont que celui de se soumettre, Giran ajoute : “Ce qui est le plus stupéfiant, dans cette audacieuse captation de toutes les valeurs de la Réforme, au seul profit de Calvin, c’est l’inconcevable assurance, la manifeste bonne foi, la sereine tranquillité, l’olympienne inconscience avec laquelle il l’accomplit. Il ne conçoit pas que Dieu puisse permettre qu’on lui résiste. D’ailleurs, il va bientôt prêter à Dieu son concours empressé pour briser cette résistance. […] ‘Aussi bien, conclut-il dans une lettre à Viret, voilà de longues années que l’impunité des crimes va croissant.’”
C’est alors que la logique répressive va, non pas commencer, mais s’accentuer d’une manière impressionnante.
Nous sommes bien, alors, en présence d’une logique totalitaire. Le totalitarisme, dans l’histoire, se reconnaît à trois principaux aspects.
D’une part, une pensée, qui peut, à l’origine, partir d’une intuition profonde, mais que l’on pousse au point d’en faire une logique folle. Tout est possible, tout est permis, pour imposer la “vérité”.
Ensuite, la mise en place d’un système de contrôle, de surveillance, de délation, qui abolit toute liberté de conscience, et n’accorde pas même le droit à l’existence d’une vie privée.
Enfin, l’identification totale entre une cause et la personne du dirigeant. Pour Calvin devenu calviniste, s’opposer à Calvin ne pouvait être que s’opposer à la Réforme. Il semble n’avoir jamais eu le moindre doute. Arrivé à la fin de sa course, il annonce sereinement qu’il parviendra, prochainement, au paradis.
Voici son testament spirituel. Calvin demande simplement que chacun “se fortifiât en sa vocation et à tenir bon ordre ; qu’on prît garde au peuple, pour le tenir toujours en l’obéissance de la doctrine ; que ce seroit pour nous rendre bien coupables devant Dieu si les choses, étant avancées jusques ici, venoient après en désordre par notre négligence”. L’ordre, l’obéissance du peuple, la peur du désordre, n’avons-nous pas toute la liturgie du totalitarisme ?
Je conclurai en soulignant un trait complémentaire, puis une question que je laisserai ouverte.
Quoi qu’on en dise, une pensée n’est pas invalidée par son application. Si l’œuvre politique de Calvin est condamnable, l’œuvre théologique de Calvin n’est pas disqualifiée pour autant. On peut se situer dans la postérité d’une pensée, sans pour autant être obligé de justifier les dérapages qu’elle occasionna. Car l’intuition originaire peut être belle, et forte. Simplement, il faudra rester attentif à ce petit détail, souvent caché dans le système, et qui le transforma en idéologie.
Il y a, dans le système de Calvin, un véritable vice de forme. Il réside dans la rencontre dangereuse entre deux postulats. D’une part, une compréhension littéraliste de l’œuvre de l’Esprit : Calvin en vient à croire que tout ce qu’il ressent lui est dicté par Dieu. Et, d’autre part, une anthropologie fortement négative, mais dans laquelle le libre-choix n’intervient même pas, sans pour autant que l’être humain puisse se voir attribuer des circonstances atténuantes.
De façon significative, les héritiers de Jean Calvin percevront le problème. On trouvera, bien entendu, un certain nombre de fanatiques isolés. Mais la postérité de Calvin déplacera presque toujours son système.
Nous aurons, d’un côté, des néo-calvinistes, dont Barth fut le meilleur exemple. Ils reprendront son anthropologie ayant pour termes clefs le péché et la grâce, avec une prédestination adoucie, à la manière d’Amyraut. Mais ils seront très réticents à l’égard de l’autre principe : celui du témoignage intime de l’Esprit, dont se réclameront, précisément, les “calviniens”.
Bien entendu, en reprenant ce thème, les “calviniens” ajouteront ce que Calvin n’aurait pas accepté : la possibilité omniprésente et légitime de l’erreur, l’acceptation de la pluralité.
Et c’est ainsi qu’en bien des cas, les héritiers spirituels du tyran de Genève lutteront, d’un commun accord, contre la tyrannie.
Et voici la question. Quoi qu’on en dise, les Réformateurs ont apporté un principe d’une valeur inestimable : celui du libre examen. Nombre d’entre eux ont été effrayés des conséquences de ce principe. Rapidement, Calvin l’a refusé aux autres. Mais on rencontre également, chez lui, la mise en scène d’une dénégation. Il reste un interprète des Écritures. Il s’accorde donc à lui-même le droit à ce libre examen. Mais il se veut, en toute transparence, porte-parole de la divine Providence.
Quand la dénégation entre dans la pensée, les conséquences sont nombreuses. J’en mentionnerai deux. Pour commencer, le système est instable. On ne saurait le maintenir qu’à grand renfort de dogmatisme. Malgré cela, il conserve en lui-même la source et le moteur de sa déconstruction.
En second lieu, on ne peut lui être fidèle que par un geste de trahison. Ou bien l’on maintient le système, et l’on étouffe le principe qui l’anime. Ou bien l’on revendique le principe, mais il fait imploser le système.
Mais après tout, ne pourrait-on en dire autant de tout système ? Existe-t-il au monde une pensée, fût-elle laïque, qui ne vive l’oscillation entre une forme dogmatique et des expressions d’ouverture ? Existe-t-il une pensée qui ne contienne en elle-même le germe de sa propre déconstruction ? Je n’exclue pas qu’il n’y ait là l’une des apories de la pensée humaine.
Il y aurait alors, toujours, un risque et une chance. Le risque, toujours présent, d’une sclérose de la pensée. La chance, toujours présente, d’une possible relance de la question.